2022 : le point de bascule du Nucléaire ? 

En un tel contexte hautement crisique, le dossier ‘Nucléaire’ est réouvert, plus que jamais. Conjugué à une problématique climatique mondiale qui semble se rapprocher de son point acméique, il aura suffi de quelques semaines d’inflations énergétiques diverses pour que la construction de nouveaux réacteurs soit sérieusement envisagée, accélérée. Petite revue de l’état du débat à venir. Puisse-t-il être abordé en profondeur comme cela est le cas sur notre site.

(source : France Bleu)

Concernant le dossier Nucléaire, nous ne savons à cette heure si toutes les questions économiques, industrielles, technologiques, médicales et financières seront abordées et détaillées dans les mois à venir pour que chacun des citoyens fasse un choix éclairé quand viendra l’heure de déposer son bulletin. Aussi, nous restons convaincus que notre projet journalistique revêt toute sa pertinence dans sa volonté de vulgarisation de la chose nucléaire. Et faisons le vœu de concourir à en faire saisir les tenants et aboutissants.

Et comme il ne fait guère de doute que ce thème est en train de devenir l’un des points centraux de la campagne présidentielle 2022, il ne faut plus hésiter à se plonger dans nos articles.

// En Bref //

• La France s’apprête à relancer un plan Nucléaire

• La conviction politique semble l’emporter sur de nombreux arguments défavorables

• Les études se succèdent et confirment le moment charnière de la politique énergétique française

• La filière EPR et la solution SMR envisagées ne sont pourtant pas jugées rentables

• S’éclairer sur ces sujets est primordial

// En Bref //

Un débat déjà carbonisé ? 

 

C’est ce qu’il nous faut éviter cette fois pour ne pas réiterer l’expérience peu démocratique du grand plan des années 1960/1970 qui aura propulsé la France toute entière dans l’ère nucléaire à tel point que notre pays est le plus nucléarisé de tous.

L’Etat français s’apprête à prendre de nouvelles décisions d’envergure : le retour d’un nouveau programme nucléaire, basé sur un ancien brevet technologique de 1959, pourrait être d’actualité à très court terme, sous l’égide de Macron et peut-être même avant les élections (cela a été justement annoncé ce 9 novembre 2021 lors d’une allocution ; mais il reste de nombreuses étapes  pour faire suite à cette volonté politique), contrairement à ce qu’il laissait entendre dans ses interventions.

Depuis quelques mois, les événements poussent en effet aux décisions gouvernementales en général, de l’exécutif français en particulier, sur fond de dérèglement climatique, de réunions internationales sans cesse annoncées comme des plus vitales et ultimes.

Pour leur part, les pro-nucléaires semblent convaincus du bon moment à saisir, de l’instant névralgique pour faire inscrire par la Commission européenne le nucléaire dans la taxonomie verte européenne : c’est-à-dire rendre cette production d’énergie éligible aux financements préférentiels si elle était jugée comme aidant à la décarbonation de nos écosystèmes, les financements privés pouvant également venir suppléer aux financements publics, les alliances se sceller entre partenaires publics et privés, comme cela semble même déjà envisagé. Sur ce point central en cours de cristallisation dans les bureaux de Bruxelles et visant à permettre la subvention de ce secteur, comme nous vous l’avons présenté, les alliés que sont l’Allemagne et la France sont en désaccord total et le match sera conclu lors du décompte des points d’ici le 7 décembre 2021 (au prix d’alliances et d’accords plus ou moins obscures)…

Seulement, dans ce contexte qui fleure bon les revirements à tout niveau, les arguments purement climatiques semblent seuls à même d’emporter la décision finale. La peur de l’accident occidental éloignée, l’anniversaire des dix ans de la catastrophe de Fukushima n’apparaissant que comme un salut poli envers des Nippons pourtant encore totalement empêtrés dans la sortie de ce désastre national, le débat doit-il être réduit au simple argumentaire des émissions de gaz à effet de serre (GES) ?

(source : Voix du nucléaire)

Les manifestations plus ou moins ostentatoires se font plus fréquentes pour rassembler la jeunesse autour de la solution prônée, loin des critiques originelles et historiques qui auront vécu, sans véritable relai générationnel.

(source : ministère de la transition écologique)

La pavillon français de la COP26 tient conférences pour mettre en avant les innovations du secteur nucléaire encore inexistantes (sous l’égide ostentatoire de la SFEN). Le marché libéral se prend à rêver d’un fournisseur aussi nucléaire que d’autres garantissent une électricité issue d’ENR. Les représentants élus convaincus, de Montebourg à Accoyer, s’organisent dans un même mouvement pour défendre notre ‘patrimoine français’. Un lobby qui n’existe pas joue sa partition à l’ombre des lampes de bureau. Quant à certains médias, ils éditent des publireportages favorables voire laudatifs sur le nucléaire, si ‘bon pour l’indépendance énergétique et donc le consommateur, pour la balance commerciale, pour la transition écologique et pour la recherche’.

La foire aux études 

 

A défaut de faire sans doute l’objet d’un débat démocratique, sur quoi les décisions reposeraient-elles ?

Parallèlement à la publication des livres blancs que les thuriféraires réservent aux prochains présidentiables, cela se précipite également du côté des scénarios, projections et autres études d’impact visant à aider à la prise de décision gouvernementale. Et pas forcément avec l’objectif d’une sortie pure et simple du nucléaire, n’en déplaise aux quelques rares candidats aux élections présidentielles qui tiendraient pour essentiel un tel chemin.

Après deux années de calculs intenses, le rapport rendu par Réseau de Transport d’Electricité (RTE) ce 25 octobre dernier aborde les différents scénarios d’évolution de la politique énergétique en France d’ici en 2050. Hypothèse préalable de cette planification à long terme : pour prétendre à une économie décarbonée, il faudrait en passer par le tout électrique. Paramètre initial : il y a urgence à se mobiliser et à choisir une orientation pour contrer cette crise climatique tant les investissements à débloquer, quels qu’ils soient, sont considérables.

Parmi les scénarios sortis des ordinateurs colossaux de RTE, l’abandon du nucléaire est certes envisagé, mais surtout une part nucléaire plus ou moins grande qui ne la restreint pas à une simple énergie de transition. Leur modélisation croise évolution de la consommation et de la production, les scénarios de production vont du 100% renouvelable en 2050 à 50% de nucléaire à cette même échéance.

Pour RTE, la trajectoire de ‘référence’ avance que la décarbonation du système ne passera éventuellement que par une baisse sensible de la consommation, mais une consommation d’électricité en augmentation de 16 à 60% est projetée selon les hypothèses. Oui, malheureusement pour notre meilleure prise de conscience et décisionnelle, RTE n’aura pas encore livré une étude exhaustive : les conclusions portant sur la trajectoire de sobriété ne seront disponibles que début 2022. Si un scénario 100% renouvelable est bien avancé par RTE, l’étude précise que cela ne constituerait pas le choix le plus économique comparé à la relance d’un programme nucléaire (un mix incluant 25 à 50% de nucléaire engendrant la construction de 8 à 14 nouveaux réacteurs EPR selon eux).

(source : RTE)

Dans le même temps de cette publication, l’association NégaWatt rend aussi copie : elle prévoit la possibilité tranchée de passer à 100 % d’énergies renouvelables d’ici à trente ans pour la production d’électricité (96% exactement ; 4% restant issus des énergies fossiles), un scénario qui a sa préférence parmi les trois proposés (dont un mix 87% d’énergies renouvelables et 13% de nucléaire). Comme l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) avant elle, ou encore des laboratoires de recherche comme le Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired), NégaWatt utilise des scénarios fondés sur une baisse ou une stabilité de la consommation de l’électricité et assure qu’une sortie totale du nucléaire est possible d’ici 2050.

(source : NégaWatt)

Pour sa cinquième édition, sur la base des  17 objectifs de développement durable adoptés par les Nations unies, ce scénario s’appuie en premier lieu sur une réduction des besoins énergétiques (en rénovant efficacement les bâtiments, transformant les transports, l’agriculture et l’industrie par exemple), la consommation d’énergie finale se trouvant divisée par deux en 2050 par rapport à aujourd’hui. L’approvisionnement reposerait sur 18 500 éoliennes (contre 8 000 actuellement ; l’Allemagne en possède 30 000 à titre de comparaison), le photovoltaïque, l’hydraulique et le biogaz agricole (process de méthanisation), le tout étant piloté sur la base de stockages.

Les amishs de mes amishs sont mes ennemis 

 

Les deux études mises en avant reflètent les positions antagonistes originelles : avant même que de considérer les menaces d’un blackout électrique, dont les causes peuvent s’avérer d’ailleurs innombrables et bien diverses, ne faut-il pas s’interroger sur les besoins électriques à venir et leur croissance attendue ?

Le clivage qui perdure entre énergies renouvelables et nucléaire devrait dont reposer avant tout sur les coûts d’investissement et la disponibilité de ces moyens de productions d’énergie électrique avant que de définir les besoins de consommation voire de remettre en cause ces derniers. Les accords de Paris eux-mêmes concluaient à la seule finalité de l’électrification des usages pour répondre à une augmentation attendue de 20% desdits besoins d’ici 15 ans, scénario avancé comme le plus sobre…sur les bases plus ou moins pertinentes d’une réindustrialisation de l’économie française, de besoins électriques majorés des transports (par l’abandon de véhicules thermiques) et l’électrolyse pour produire de l’hydrogène décarboné.

Penser les solutions sans évoquer les besoins ne laisse-t-il pas courir une nouvelle fois le risque que la production totale ne dépasse largement la demande ?

Mais la maîtrise de la demande d’électricité ne semble pas un objectif explicite du débat présidentiel. De son côté, l’Allemagne a fixé la sortie définitive du nucléaire et des énergies fossiles à 2038 selon un plan de sortie détaillé, acté que l’énergie nucléaire était trop coûteuse, trop lente et sans utilité pour le plan d’émissions des GES, l’Australie partageant cet avis. Cette même Allemagne se sera appuyée, en sus de négociations poussées, sur une étude précisant qu’un approvisionnement complet avec 100% d’énergies renouvelables serait déjà économiquement compétitif aujourd’hui,  en comparaison au système énergétique actuel basé sur le charbon, le gaz naturel et le nucléaire.

  D’un point de vue économique, le développement d’une filière nucléaire de nouvelle génération ne serait pas compétitif pour le système électrique français , comme le confirme l’Ademe.

Voilà qui est paradoxal. RTE n’a-t-il pas estimé un investissement de l’ordre d’environ 60 milliards d’euros par an jusqu’à 2060, tandis que les trois projections 100 % renouvelables coûteraient pour leur part chaque année 70 à 80 milliards d’euros ? Laissé entendre que le nucléaire était plus rentable et d’un coût moindre pour les consommateurs que toute autre énergie ? Ce qui peut paraître étonnant : depuis des temps tout récents, il est confirmé que les coûts des ENR sont décroissants et en-deça de ceux des coûts finaux de la filière nucléaire.  Les dernières moyennes publiées sont en effet peu favorables à cette dernière, les coûts de production allant de 29 euros le MWh pour le photovoltaïque à… 145 euros pour le nucléaire !

(source : cabinet Lazard)

En sus, en toute confidentialité, et comme pour mieux avaliser un rapport de la Cour des Comptes antérieur, il se trouve que l’administration elle-même évalue à la hausse le tarif total du programme des futurs EPR, et pas seulement : malgré les simplifications validées par l’ASN pour en faciliter une confection dont l’EPR de Flamanville ne sort toujours pas, il y est indiqué que les perspectives de date de mise en service des paires de réacteurs sont incertaines, et pourraient s’étaler plus vraisemblablement de 2042 à 2051, hors risques ignorés (oppositions locales au mieux, difficultés technologiques au pire). Et de ce point de vue, notre expérience en cours confirment les délais à rallonge et les surcoûts accumulés, sur fond de malfaçons, de défauts de fabrication, etc.

(source : Contexte)

La Cour des Comptes, toujours elle, enfonce le clou. Dans le même temps qu’elle reste dans l’attente de nombreux éclaircissements, critique les délais déraisonnables de construction de l’EPR, ses projections vont bien plus loin :

  Des décisions urgentes [doivent être prises dès àprésent] pour garantir notre approvisionnement à l’horizon de la décennie 2040. […] Le passé récent montre que la construction de nouveaux moyens de production électrique nécessite dans notre pays un délai important, quelle que soit la technologie utilisée : plus de 15 ans pour l’EPR, entre 7 et 9 ans pour les parcs éoliens terrestres, un minimum de 11 années pour les premiers parcs éoliens en mer. […] Il s’ensuit une incertitude en termes de capacité à construire un nouveau parc de réacteurs dans des délais et à de coûts raisonnables. […] Le maintien d’une part nucléaire de 50 % dans la production d’électricité projetée par la stratégie nationale bas-carbone au-delà de 2050 supposerait de disposer à terme non pas de sept EPR ou EPR2, mais de 25 à 30 dans l’hypothèse où les réacteurs actuellement en fonctionnement seraient presque tous arrêtés à cet horizon. Construire un tel nombre d’EPR2 en une trentaine d’années nécessiterait, au-delà des mesures déjà prises récemment […], une mobilisation et un effort de redressement accélérés de notre industrie nucléaire. La question du nombre de sites disponibles pourrait en outre se poser, le changement climatique pouvant rendre plus compliquée l’installation de sites en bord de fleuves. [Enfin,] pour être mené à bien, l’effort d’investissement supposerait un partage des risques avec l’État. [Si bien qu’] il existe ainsi un risque important pour les finances publiques, soit au titre de l’État actionnaire, soit au titre de mécanismes de soutien à la production, au stockage ou à l’effacement.

Malgré tout, la volonté politique s’inscrit donc clairement ces dernières semaines en faveur du nucléaire. A destination des PME et ETI du secteur, un « Fonds France Nucléaire » sera dégagé de l’enveloppe globale de 470 millions d’euros du plan France Relance 2030 qui était réservée pour la filière nucléaire française. Ce ne sont pas moins de 61 nouveaux projets qui seront soutenus. Enfin, Macron souhaite accentuer la recherche sur des technologies forcément « disruptives », tels les petits réacteurs, les fameux SMR, que le secteur s’évertue à rendre viable depuis des décennies mais dont la compétitivité à venir laisse encore dubitatif.

  Notre avenir énergétique et écologique passe par le nucléaire. […] L’atome doit continuer à être un pilier du mix énergétique français pour les décennies à venir tout en continuant de développer les énergies renouvelables , selon le président Macron.

D’ores et déjà, l’Etat affirme donc l’impossibilité de se passer d’une relance du Nucléaire, sans même attendre la mise en service de l’EPR de Flamanville. Avant même de pouvoir juger sur pièce de notre capacité à savoir encore construire de tels réacteurs, le programme d’édification de six nouvelles unités ne semble donc faire aucun doute au sein du gouvernement Macron.

La bouée nucléaire est-elle percée ? 

 

Certes, les investissements dans les énergies renouvelables ont déjà pris d’importants retards. Mais quel(s) avantage(s) résiderai(en)t à bâtir de nouveaux réacteurs, contrebalancerai(en)t les temps d’étude, de confection ? La commission des affaires économiques du Sénat dénonce d’ailleurs ce manque d’anticipation du gouvernement et s’étonne de son revirement soudain. D’ailleurs, pour atteindre notre obligation de neutralité carbone d’ici 2050, le seul secteur industriel devrait multiplier sa consommation électrique par 3,2. Le nucléaire y suffirait-il ? Si oui, faut-il omettre de prendre en compte les risques associés et autres conséquences connexes ?

En Belgique, le groupe d’experts du Conseil Supérieur de la Santé vient justement de rappeler que « l’énergie nucléaire pose des questions environnementales, éthiques, de santé et de sécurité » dont il ne faut faire impasse en ce débat de programmation/avenir nucléaire.

Peut-être tous les aspects du nucléaire abordés en nos pages et résumés en notre teaser ne vous intéressent-ils pas. Mais, plus que jamais, en ce moment charnière, si votre attention devait n’être seulement portée que sur l’intérêt ou non de poursuivre la construction de nouveaux réacteurs de type EPR, votre opinion quant à la solution française préconisée pour la gestion des déchets nucléaires (soit le projet Cigéo), nos enquêtes sauront répondre à vos exigences de compréhension et pourraient vous permettre d’avoir un jugement éclairé sur ces dossiers de forte actualité.

Ca tombe bien : la Cour des Comptes ne dit justement pas autre chose.

  Les choix à venir auront […] des conséquences sur plusieurs décennies rendant d’autant plus nécessaire la tenue d’un débat sur les scénarios

énergétiques possibles, sur des bases mieux éclairées […].