Comme un EPR de Déjà vu 

Il aura fallu plus de quarante ans d’expérience pour établir les plans de construction du fleuron de la filière nucléaire. Rien de moins pour certifier un niveau de sûreté optimale et de sécurité efficiente. De quoi s’assurer de la pérennité de la vitrine ambitieuse destinée à l’export. Cet enthousiasme vaudrait bien d’en passer par un véritable treizième travail d’Hercule et par quelques déboires. En croisant les doigts que le projet EPR soit mené à son terme.

(un EPR face à la mer, à côté de ses deux vieux acolytes ; source : EDF)

Le projet a débuté officiellement son émersion depuis 2007 sur le site de Flammanville. Il donnera naissance au premier réacteur de troisième génération, un chiffre supérieur à la deuxième génération, gage de supériorité, forcément. Le modèle se nomme EPR, délivrera une puissance de 1650 MW, serait d’autant plus complexe qu’il couterait moins cher. Au menu, des systèmes de sécurité révisés et supplémentaires, un chantier peuplé de 4800 personnes (dont 900 salariés d’EDF, le reste étant des sous-traitants). Mais également , en toute marge, une facture alourdie d’année en année, une accumulation de retards. Ballot que cela.

Cet EPR a tout pour plaire

Le projet est engagé en fait depuis 1989 (année de création de la filiale Nuclear Power International) et s’inscrit dans le cadre d’une coopération franco-allemande de laquelle sortira finalement l’Allemagne. Dès ces années et malgré des capacités de production nucléaire suffisantes, voire parfois excédentaires (l’équivalent de 5 réacteurs est destiné à l’exportation), EDF avait en effet souhaité renouveler son parc. Une façon de maintenir ses compétences et de rester en veille technologique. C’est dès octobre 2004 qu’EDF décide d’implanter le European Pressurised water reactor, de son nom complet, dans la Manche. Le financement sera pris en charge par EDF et EnBW ; sa construction reviendra à Siemens et à Areva, réunis pour l’occasion au sein de Framatome ANP (puis d’Areva NP, etc. à la faveur de fusions de sauvetage de l’entité Areva).

Le concept repose sur une synthèse des choix technologiques français et allemand. Cette filière de réacteur à eau sous pression de haute puissance n’en reste pas moins dépendante de Westinghouse, la technologie américaine exclusive du parc existant de deuxième génération actuellement en service.

L’objectif final est (était ?) de bénéficier d’un réacteur plus puissant et plus rentable. Mais surtout vendu comme beaucoup plus sûr (par le biais d’une redondance et d’un niveau de protection des systèmes de secours, du rajout d’un radier pour récupérer le corium en cas de fusion du cœur afin de le contenir quatre jours, etc.). C’est bien simple : selon ses promoteurs, si tout le parc mondial actuel était constitué de tels réacteurs, la probabilité d’un accident majeur passerait de tous les 20 ans à un tous les 2000 ans, voire davantage.

La prétention était telle que le réacteur devait pouvoir entrer en fonction après seulement cinq années de confection, ce qui aurait représenté un record mondial sur le plan technique. Mais la France n’avait-elle pas déjà démontrer au monde entier ses compétences industrielles en matière de construction de réacteurs en si peu de dizaines d’années ?

Premier temps législatif, l’intendance suivra. Via la loi d’orientation sur l’énergie de 2005 entérinant la décision de la construction de l’EPR tout d’abord, le débat public ne débutant qu’en octobre de cette même année. Détail que ce débat quand un article est carrément bafoué : l’EPR se trouvait autorisé alors que la capacité totale autorisée de production d’électricité d’origine nucléaire se trouvait poirtée au-delà de 63,2 GW. Ensuite, ne restait plus qu’à officialiser le tout via le décret paru en 2007, juste avant l’élection présidentielle. Un contrat d’exportation en Finlande déjà en poche avant même sa première construction finalisée, l’euphorie était à son comble et Sarkozy annonçait dès janvier 2009 le lancement d’un deuxième EPR basé sur le site de Penly.

Mais ce dernier ne verra finalement pas le jour. Il faut dire qu’entre temps, Siemens se sera retiré définitivement du projet en 2011 devant l’accumulation de déconvenues, bien loin de l’achèvement programmé à l’année 2012 et du budget de 3,5 milliards d’euros.

Le projet s’éternisant depuis le début des années 1990, sa pertinence technologique ne s’en trouve pas facilitée (les pré-plans datent de plus de 20 ans) : la conception date, et avec elle par exemple un contrôle commande standard connu dès 2014 comme possédant des composants à l’obsolescence avérée, obligeant à un stockage conséquent afin de provisionner les pièces pour faire face à tous problèmes sur les 40 à 60 années d’exploitation prévue.

Malheureusement pour le projet, les critiques ne s’arrêtent pas à cela. Si l’EPR devait se contenter de résister à la chute d’un avion de ligne, cela serait de l’ordre de l’accessible. Mais ce sont 34 pages qui ont failli briser sa double coque comme une vulgaire glace.

Comme la chute d’un Airbus A350-1000 sur l’EPR

Devant la répétition de scandales et de critiques depuis son lancement, le gouvernement a souhaité faire un point précis sur la situation de l’EPR français : le rapport Folz (du nom de son rapporteur donc, Jean-Martin Folz, président de Peugeot Citroën de 1997 à 2007) a été remis en octobre 2019 et est sans appel.

  La construction aura accumulé tant de surcoûts et de délais qu’elle ne peut être considérée que comme un échec pour EDF.

Pourquoi tant de haine ? Le document avait pourtant été commandé par le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy. Et il est d’usage que les conclusions soient souvent orientées par le commanditaire.

(extrait du rapport Folz)

Quinze ans après le premier béton coulé, le quasi quadruplement budgétaire en euros constants atteint, le constat est donc cinglant. Des détails ? Prenez une bonne inspiration.

Fissuration du béton du radier dès décembre 2007, difficultés de soudage des tuyauteries en 2008, bétonnage géré par Bouygues dont les règles de confection ont été non respectées, anomalies dans les armatures en fer de la structure en béton sous le réacteur, violations de la réglementation et absence de culture de sûreté, difficultés dans le pilotage des prestataires externes et lacunes en matière d’organisation, défaillances de contrôle qualité au niveau du constructeur Areva, lignes à haute tension existantes insuffisantes pour acheminer l’électricité produite (une ligne supplémentaire a dû être projetée), difficultés d’homogénéisation du béton (présence de « nids de cailloux ») en 2011, mur endommagé de la piscine du bâtiment où doit être entreposé le combustible irradié, erreurs de ferraillage, soudures des consoles affectées de nombreux défauts en 2012, 45 pièces industrielles non-conformes (pièces de 5 tonnes situées au niveau du pont servant à placer et sortir le combustible nucléaire de la cuve), difficultés de soudage des éléments du circuit primaire principal entre tuyauteries et générateurs de vapeur en 2014, ségrégations de carbone excessives dans la cuve du réacteur, exigences de haute qualité attendue sur des soudures réalisées sur des tuyaux du circuit secondaire principal non atteintes en 2017, malfaçons dans la fabrication des tunnels permettant le passage des câbles et de l’alimentation en eau des réacteurs, défauts en 2018 sur 150 soudures de tuyauteries du “circuit secondaire principal” (circuit servant à évacuer la vapeur produite dans le générateur vers la turbine puis à ramener de l’eau vers le générateur), défauts de traitement thermique sur des soudures des générateurs de vapeur et du pressuriseur en 2019, soupapes du pressuriseur difficiles à qualifier aux conditions normales et accidentelles selon les règles françaises et qui restent préoccupantes pour le bon fonctionnement…

L’excellence française désavouée ? Quelques passages du rapport valent d’être reproduites ici, tant les difficultés de l’EPR semblent identifier bien des problèmes, à divers niveaux, sous différentes responsabilités.

  […] Une gouvernance inappropriée, des équipes de projet à la peine, des études insuffisamment avancées au lancement, des relations insatisfaisantes avec les 150 entreprises intervenantes, une perte de compétences généralisée et une estimation initiale irréaliste. […] Une perte de compétence certaine de la plupart des acteurs concernés, tant du fait du départ en retraite de spécialistes confirmés que du défaut d’entretien des expertises et savoir-faire inutilisés. […] Chez EDF d’abord, les capacités de maîtrise d’œuvre d’un grand projet ont été pour le moins érodées ainsi qu’en témoignent les errements des premières années de la construction de l’EPR ; le même constat peut être fait sur l’aptitude à gérer un très gros chantier et sur la compétence technique des bureaux d’études ; ces derniers paraissent dans plusieurs cas s’être coupés des réalités du monde industriel en émettant des spécifications irréalisables ou en tombant dans les excès de l’over-engineering. […] Chez les industriels fabricants de composants, les pertes de compétences nucléaires sont d’autant plus fortes que ce secteur d’activité a vu sa place dans ses plans de charge très fortement diminuer voire disparaître. La relance des activités nucléaires aura été d’autant plus difficile que l’évolution de la réglementation, en particulier pour la qualification des matériels, s’avèrera apporter une charge nouvelle et pesante. […] Mention particulière doit être faite des usines de Framatome et en particulier de celle de Chalon Saint-Marcel dont la longue période de sous-activité aura entraîné une profonde dégradation du savoir-faire malheureusement illustrée par une désolante succession d’incidents majeurs. […] Perte de compétence également, et dans quelques rares cas aussi perte de conscience professionnelle, chez les organismes et entités chargés du contrôle, trop souvent dépassés par les lourdes tâches administratives qu’imposent les procédures nucléaires et perdant de vue l’importance du suivi technique rapproché des opérations manuelles. Ce sombre inventaire des pertes de compétence ne saurait s’achever sans réserver une mention spéciale à la faiblesse des ressources et talents en technique et réalisation de soudage. Qu’il s’agisse de soudures « classiques », mais essentielles, comme celles des consoles du pont polaire ou de soudures « nucléaires » (soudage des adaptateurs du couvercle de cuve, des lignes primaires aux générateurs de vapeur, des mécanismes de commande de grappes, des tuyauteries du circuit secondaire principal…) les très nombreux incidents et malfaçons observés illustrent tant un certain manque de compétence des entreprises concernées que de vraies pénuries de soudeurs qualifiés. […] L’immaturité des études au lancement et les mesures de correction tardives qu’elle a entraînées auront ainsi contribué très significativement aux dérives du calendrier du projet et auront généré outre des consommations supplémentaires d’heures d’études, une instabilité des spécifications et instructions données, qui s’est parfois révélée déroutante pour les entreprises contractantes, et la nécessité de nombreuses reprises sur des montages déjà réalisés. […] S’il est d’usage de considérer que les estimations initiales d’un grand projet sont souvent affectées d’un « biais d’optimisme », celles effectuées pour la construction de l’EPR de Flamanville doivent être qualifiées, au mieux, d’irréalistes. […] La construction de l’EPR de Flamanville aura accumulé tant de surcoûts et de délais qu’elle ne peut être considérée que comme un échec pour EDF.

 

Carrément ! A part cela, tout va bien. Sans doute pourra-t-on s’étonner tout de même que le rapport n’ait fait aucune mention écrite du piano superfétatoire en un tel lieu…

Quelle conclusion croyez-vous qu’il puisse ressortir d’un tel constat officiel ? Que le choix de l’EPR était éminemment le bon, pardi.

  En tout premier lieu, il faut constater que la mise en service industrielle et le bon fonctionnement des réacteurs de Taishan ont apporté la preuve de la pertinence du concept et du design de l’EPR, qu’il faut certainement éviter de remettre substantiellement en cause. […] Des progrès observés au cours des récentes années doivent être confortés, et amplifiés, [tels] les derniers choix d’organisation faits par EDF : la mise en place d’une équipe de projet puissante, disposant de moyens propres importants et d’effectifs pérennes, clairement indépendante des entités d’études et d’ingénierie auxquelles elle fait appel à son initiative, recourant aux techniques les plus modernes de gestion de projet et relevant d’une supervision hiérarchique de haut niveau. Il s’agit concrètement d’afficher des programmes stables à long terme de construction de nouveaux réacteurs en France et d’entretien du parc existant qui donnent aux entreprises concernées la visibilité et la confiance nécessaires pour qu’elles engagent les efforts d’investissement et de recrutement indispensables.

 

Circulez, y a rien à voir ?

Deux cas critiques pourtant

 

En matière de niveau de sûreté nucléaire inégalé, il faut avouer que l’EPR fait déjà fort. Et le rapport met en lumière de graves dysfonctionnements que les inspecteurs de l’ASN chargés du contrôle du chantier ont parfois du mal à faire valoir, tant les pressions sont fortes.

  Je constate qu’EDF Flamanville ment et nous dissimule volontairement des informations relatives à la radioprotection. Je prévois un rappel à l’ordre. Et je dois défendre (une nouvelle fois) mot pour mot mes observations et justifier ma position vis-à-vis de ma hiérarchie et donc y consacrer un temps et une énergie non nuls. Bilan : EDF ment et nous offre même les preuves écrites. Est-il envisagé un rappel à l’ordre écrit par l’ASN ? Non. Qui s’en prend plein la g… ? L’inspecteur du travail qui projette de rappeler par écrit à EDF que le mensonge aux autorités administratives et judiciaires est un délit , selon le témoignage d’un des inspecteurs entendus rendu dans l’article de Médiapart

 

Les contrôle de la construction du réacteur EPR par l’ASN ou l’IRSN sont donc nécessaires mais pas suffisants. Pourtant, parmi tous les manquements, deux sont d’importance pour la sûreté à venir du réacteur en fonctionnement.

Il y a d’abord le cas des fameuses soudures défectueuses, une centaine dont certaines sont quasi inaccessibles, car situées entre les deux enceintes de confinement de l’EPR. Ce sont des écarts de qualité, un manque de maîtrise des opérations, constatés lors du soudage des tuyauteries principales d’évacuation de la vapeur (circuit VVP).

Si EDF s’était engagée à remettre à niveau les nombreuses soudures concernées, c’était devoir intégrer les huit soudures très difficiles d’accès, ces huit soudures étant jugées suffisantes dans le dossier d’instruction remis par le constructeur pour résister à des essais à chaud « sans risque pour la sécurité du personnel et l’intégrité des équipements concernés ». L’ASN a jugé qu’il n’en était rien et EDF a finalement admis devoir inspecter chaque soudure, les contrôler radiographiquement et par ultrasons, pour ensuite les refaire afin de tout remettre en conformité avant le démarrage du réacteur (second semestre 2021 vraisemblablement). De nouvelles conséquences sur le planning et le coût de l’EPR, car la technologie du robot qui va procéder à la reprise des soudures doit être en amont validée, et cette homologation peut être longue.

  Le report des opérations de réparation après la mise en service du réacteur soulèverait plusieurs difficultés, notamment au regard de la justification de la sûreté du réacteur durant la période transitoire. 

 

Le deuxième cas critique concerne couvercle de la cuve (fabriquée entre septembre 2006 et décembre 2007), déjà installé dans le réacteur. Comme évoqué ci-dessus, il a été mal usiné et présente des faiblesses, comme la cuve d’ailleurs livrée par Areva à la Chine pour le chantier de Taïshan. Quand le problème a été connu par EDF, les responsables ont évité de devoir repousser la mise en service de l’EPR français et de devoir verser des indemnités aux chinois.

La débâcle des falsifications des certificats de conformité notamment des générateurs de vapeur, des malfaçons de milliers de pièces depuis des décennies par Creusot Forge a été largement médiatisée dès 2005 (le sous-traitant japonais Japan Casting and Forging Corporation JCFC dont Areva est actionnaire minoritaire est également concerné).

Installé en janvier 2014, les tests sur la composition de l’acier se sont révélés finalement négatifs : des ségrégations de carbone de 0.3% au lieu des 0.2% attendues. Cette différence de 30% de qualité suffit pour modifier les propriétés mécaniques de l’acier et, en particulier, pour influencer la température à laquelle il devient moins souple et plus cassant. Le plus symbolique et frappant car cela touche la structure au sein de laquelle se dérouleront les plus fortes sollicitations (des neutrons, de pression, de température). Ces excès en carbone dans l’acier des cuves ne concernent pas moins des dizaines de réacteurs, risquant de ne pas résister en cas de surchauffe. Une fraude internationale qui s’étend sur une trentaine d’années.

Les pièces n’ont pas été rejetées et EDF a choisi consciemment d’ignorer les avertissements (on pourrait se demander d’ailleurs comment Bureau Veritas, mandaté par l’ASN, a certifié les pièces malgré tout) : la cuve a été chargée dans le réacteur et une dérogation à la procédure normale a été obtenue opportunément en décembre 2015 (une dérogation en cas de « difficultés particulières »).

  […] en cas de difficulté particulière et sur demande dûment justifiée, assurant notamment que les risques sont suffisamment prévenus ou limités, l’Autorité de sûreté nucléaire peut, par décision prise après avis de la Commission centrale des appareils à pression, autoriser l’installation, la mise en service, l’utilisation et le transfert d’un équipement sous pression nucléaire ou d’un ensemble nucléaire n’ayant pas satisfait à l’ensemble des exigences [de la réglementation en vigueur dans le code de l’environnement] , selon son article 9

 

Cela tombe bien : la cuve de l’EPR se trouve dans cette situation. Non conforme, elle est donc autorisée, le couvercle de la cuve devra être remplacé au plus tard en 2024. Surcout de 1,5 milliard d’euros.

Ces équipements ne sont pas anodins et sont considérés comme essentiels à la bonne tenue de l’installation en fonctionnement. Les exigences de sûreté ont donc été revu à la baisse. Ces soudures et cette cuve sont attendues « de haute qualité ». Selon une conformité au référentiel dit « d’exclusion de rupture ». Un renforcement des exigences de conception et de fabrication suffisant pour considérer normalement que la rupture de ces tuyauteries par exemple soit, avec un haut degré de confiance, « extrêmement improbable », selon l’ASN et l’IRSN ( les détails sont accessibles dans le document CODEP). Bref, la défaillance et la rupture de tels éléments ne sont pas postulées dans la démonstration de sûreté.

Renoncer à ce référentiel, à ces exigences strictes, c’est devoir rebâtir toute ou partie de l’installation afin qu’elle soit capable de résister à un accident de rupture que les soudures ou la cuve sont supposées devoir empêcher justement avec une forte probabilité.

Parallèlement, courant juin/juillet 2019, une mission dite « pre-OSART » (Pre-Operational Safety Review Team) s’est déroulée sur le chantier. Ce type de missions est organisé par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur demande de l’ASN dans ce cas présent. Une dizaine d’experts examinent alors en profondeur l’organisation, les pratiques et la mise en œuvre de la sûreté du réacteur avant sa mise en service et en tire un rapport.

Les propositions d’amélioration formulées par cette équipe ? L’amélioration des dispositions et des pratiques visant l’intégrité des barrières coupe-feu et l’extinction rapide des incendies. Tout va bien donc.

Laisser le temps au temps

Le savoir-faire en matière de bétonnage est pourtant largement maitrisé, et quatre ans aurait dû suffire à la réussite de cette confection. Bouygues aura failli. Quant aux soudures d’acier sur des tuyauteries épaisses et des pièces très importantes, comme nous l’avons constaté, l’affaire n’est toujours pas résolue.

En avril 2007, en accordant dix ans à EDF pour construire l’EPR et le charger en combustible, le premier miniprout de Villepin pensait certainement avoir fait preuve de prudence, EDF ayant la prétention de construire le réacteur en seulement quatre ans et demi. Mais les malfaçons succèdent aux défectuosités, les retards s’accumulent, les reports sont incessants et le chantier approchait la date limite du 10 avril 2017.

En toute hâte, afin d’éviter la catastrophe législative que ce chantier ne verse dans l’illicéité de se poursuivre sans autorisation, un décret rectificatif est publié le 23 mars 2017  remplaçant simplement « le mot : “dix” par le mot : “treize” ». D’un seul coup d’un seul, la prolongation du chantier était repoussée à 2020…

Cette fois, il a fallu agir pendant le confinement, en mars 2020, le dernier décret repoussant de quatre nouvelles années la mise en service maximale du réacteur. Soit 2024 en lieu et place d’avril 2020 : année critique pour EDF qui devra procéder au remplacement du couvercle de la cuve du réacteur. Sauf nouveau report à cette échéance. Suspense. Sauf que les associations antinucléaires soulèvent un lièvre : la prolongation a été faite sans enquête publique, et sans nouvelle évaluation environnementale. L’affaire juridique ne serait donc forcément aussi rondement menée que prévue.

Le temps, c’est de l’argent

 

Qui dit investissements publics dit rapport de la Cour des Comptes (CC). Ce n’est pas la première fois que cette dernière est cruelle avec le secteur nucléaire et ses dérives financières. Il est ici question de passer la livraison retardée de l’EPR au crible de son financement. Estimations initiales irréalistes, mauvaise organisation de la réalisation du projet, manque de vigilance des autorités de tutelle et méconnaissance de la perte de compétence technique des industriels de la filière auront conduit à de lourdes conséquences financières qu’il est bienvenu de chiffrer précisément.

La facture s’élèverait d’ailleurs à un montant supérieur aux 12,4 milliards d’euros annoncés par EDF. Oui, selon la Cour, il ne fallait pas omettre d’ajouter près de 4 milliards de frais financiers et 2,5 milliards de coûts supplémentaires. Total ? Déjà près de 19 milliards d’euros, soit cinq à six fois le budget initial, répartis sur huit principaux contrats (représentant plus de 70 % du total).

Ces surcoûts incessants auront donc douché les velléités allemandes, mais aussi italiennes. Après un nouveau dépassement de plus de 2 milliards en 2012, l’opérateur ENEL arrivé en 2007 (via la participation à hauteur de 12,5% du capital) se sera désengagé, gagnant au passage 690 millions d’euros.

Il faut s’y préparer, ce chiffre maousse n’est sans doute pas le coût ultime. Sans compter tout nouveau report, EDF réclame des dédommagements conséquents pour la fabrication des pièces défectueuses que Framatome (ex-entité d’Areva) aura effectuée en connaissance de cause. Avec le risque majeur d’entrainer au passage la faillite de l’entreprise détenue à 100% par l’Etat lui-même. Rappelons que ce dernier a déjà déboursé 4,5 milliards d’euros pour sortir la société du scandale Uramin (Areva avait alors été démantelé plus rapidement qu’une centrale pour la sauver), mais également 3 milliards au capital d’EDF (afin qu’EDF puisse contrôler l’activité réacteurs de l’ex-Areva NP, devenue Framatome).

  Du fait de l’ampleur des réclamations en cours ou potentielles d’EDF à [l’encontre d’Areva SA], le risque de défaillance financière ne peut être totalement écartée.

Ce rapport est aussi l’occasion de revenir sur le processus, les méthodes, les financements et même les capacités techniques de la filière nucléaire et d’EDF. Finalement, alors que la durée moyenne de construction d’un réacteur nucléaire est de l’ordre de 121 mois dans le monde nucléarisé (moyenne issue des données internationales relevées entre 1996 et 2000), la durée programmée théorique de 54 mois semblait par bien trop optimiste, voire totalement fantaisiste.

Au regard de ce risque financier national, EDF étant endetté à hauteur de 33 milliards d’euros et ne bénéficiant plus de fonds disponibles, la CC dénonce dans le même temps le projet EPR de “Hinkley Point” lancé en Grande-Bretagne. Une situation suffisamment critique qui n’avait pas échappé au Directeur Financier d’EDF qui aura préféré démissionner plutôt que de cautionner cette politique.

  Si les choses avaient mal tourné, cela aurait été une faute professionnelle. Et je ne pouvais pas cautionner une décision qui risquait un jour d’amener EDF dans la situation d’Areva , selon Thomas Piquemal

 

Tout cela a, au final, un impact sur le prix de l’électricité qui sera délivrée : de 110 à 120 euros le mégawattheure selon la Cour. Soit près du double du prix issu des réacteurs obsolètes en fonctionnement (et à titre comparatif, l’éolien français permet une production d’un montant de 35 euros/kWh).

Derniers préparatifs hâtifs

 

Des essais à froid puis à chaud sur l’ensemble des circuits de l’EPR FLA3 ont été conduits en février dernier. Malgré tous les déboires énumérés, le réacteur ne semble plus qu’à quelques étapes d’entrer en service.

Le chargement du combustible nucléaire et le démarrage ne dépend plus apparemment que de la réparation des huit soudures. Après, il sera comme neuf pour résister aux 155 bars et 310°C imposés dans le circuit primaire…

Dès cette fin d’octobre 2020, l’autorisation de mise en service partielle acquise, afin de préparer au chargement final, il faut acheminer ledit combustible à raison de deux camions par semaine pendant 4 mois. Des transports routiers qui vont traverser la France en diagonale depuis Tricastin, Marcoule et Romans-sur-Isère.

Une fois toute cette matière radioactive entreposée dans les piscines, EDF ne fera que souhaiter que la mise en service touche à son terme et que les plaintes pénales déposées ne fassent pas l’objet de poursuites. Sinon, la nouvelle problématique devra seulement résider dans la gestion de ce stock arrivé sur site pour rien.

La tension sur ce dossier EPR est importante. Dès septembre 2019, il fallait d’ores et déjà rendre une « analyse des capacités de la filière nucléaire » à construire trois paires de nouveaux réacteurs nucléaires, afin que le gouvernement puisse d’ici la mi-2021 décider de la suite à donner à un éventuel programme de construction de réacteurs neufs de type EPR, soit six unités selon les fuites non radioactives orchestrées. Une fuite ne suffisant pas, des documents récemment récupérés laissent encore entrevoir la perspective de plus en plus appuyée que six  réacteurs  de nouvelle génération vont sortir de terre sur la période 2035/2044 : nous y apprenons que le budget de près de 50 milliards (soit 8 milliards l’unité finalement ?) sera pris en charge pour moitié par l’Etat (l’endettement d’EDF évoqué plus haut l’y pousse, mais la commission européenne n’invaliera-t-elle pas un tel scénario de subventionnement direct ?), à condition que les construction de Flamanville et d’Hinkley Point soient menés à terme et que les surcoûts éventuels soient plafonnés à 30% pour le seul exploitant (l’Etat devant renflouer la différence). Et enfin que ‘les citoyens français se prononcent favorablement’ selon la miniprout Pompili (un référendum est envisagé au final ?).

Alors qu’aucune décision officielle définitive n’est prise, il faudra donc prendre comme pure circonstance hasardeuse qu’EDF soit déjà en train de procéder à l’achat de terrains à proximité des certaines centrales, qui dans la vallée de la Loire, qui proche du Tricastin, qui et de Cattenom. Une situation qui inquiète la population avoisinante cependant que d’autres seraient déjà volontaires.

Une chose est certaine, la France va être confrontée à un « effet de falaise » si aucune solution n’est anticipée (baisse de la consommation, développement d’énergies renouvelables…) : la perspective de fermer 14 réacteurs d’ici 2035 et d’abaisser la part de l’énergie nucléaire dans le mix électrique à 50% laisse augurer des projections et échéances d’importance qui ne paraissent pas relever d’un débat démocratique urgemment mis en place.

Le fond de l’EPR est frais

 

La France maîtrise-t-elle encore toute la chaîne du nucléaire ?  Ses compétences sont-elles optimales pour prétendre gérer un parc aussi étendu alors que la dernière mise en service sur le territoire remonte déjà à 1999 ? L’EPR a-t-il un avenir commercial, national ou mondial ? EDF pêche-t-elle par optimisme ? Nationalement, elle semble faire de plus en plus cavalier esseulé, l’Allemagne s’étant désengagée du projet EPR. Internationalement, la construction de deux unités en Grande-Bretagne et en Finlande connaissant les mêmes types de déboires qu’à Flamanville.

  L’EPR est un « réacteur d’ingénieurs », bien conçu sur le papier mais dont la construction se révèle plus compliquée que prévu. EDF a péché par excès d’optimisme : le calendrier initial n’était tout simplement pas réaliste. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un prototype. En France, les délais de livraison des réacteurs précédents, de 1 450 MW, avaient atteint plus de cent cinquante mois. […] De nombreuses non-conformités ont aussi été rencontrées, comme le manque d’armatures dans certaines parties du radier en béton de l’îlot nucléaire. Plus récemment, l’excès de carbone décelé dans l’acier des calottes de la cuve a montré une insuffisante maîtrise des procédés de fabrication , selon Thierry Charles, directeur général adjoint de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)

 

Au regard de l’évaluation des surcoûts la question de la compétitivité de l’EPR pose également question ? La conclusion de l’Ademe interroge en tout cas sur ce point économique : “le développement d’une filière EPR ne serait pas compétitif pour le système électrique français d’un point de vue économique”. En tout cas, ce manque de compétitivité avait déjà obligé EDF a abandonné son projet d’EPR dans le Maryland (Etats-Unis) dès 2012.

Quant aux difficultés rencontrées pour l’élévation de l’EPR, elles semblent donc confirmer que le chemin de la technologie nucléaire en est jalonné de tout temps. Encore, pour ne rien arranger au tableau général, que les difficultés liées aux aléas naturels soient mal évaluées et n’en affecterons pas moins ces réacteurs attendus plus robustes. Comme un air de déjà vu…

id consequat. porta. efficitur. Sed Donec tempus Nullam risus