Les débuts de la grande aventure

 

En France, le nucléaire est de longue date un projet de société. Nous vous proposons de revenir sur cette histoire. Vous découvrirez que, derrière cette stratégie économique, c’est un intérêt politique qui s’est construit. Puis tout un territoire métropolitain, tout un pan de nos industries qui se sont liés autour de ce programme technologique nucléaire. Il a fallu ensuite passer de la théorie, des tests, à la pratique. Dresser les centrales partout en très peu de temps. Ce défi improbable et hors norme a été relevé avec succès. Mais au prix de quoi ? Pour quel réel besoin ? Dans l’intérêt de qui ?

 

Pour comprendre le nucléaire, il faut en passer par quelques rappels, un peu rébarbatifs. Trois fois rien. Ou plutôt, quatre articles tout au plus. Cet article-ci reprend l’histoire, l’épopée du programme nucléaire civile en France. Il fait partie des bases incontournables pour prétendre plonger dans cet univers dense. Aux côtés des quelques autres : qu’est-ce que la radioactivité ? Est-ce que les radiations sont bonnes pour les gencives ? Comment fonctionne un réacteur ?

Quoi de plus déstabilisant que de débuter le thème de l’avenir du nucléaire par un regard sur son passé. Nous jugeons pourtant que c’est en analysant la grande aventure, de ces débuts, en observant la façon dont la France s’est liée à cette technologie, que nous comprendrons pourquoi elle persévère tant bien que mal dans cette direction. Ce n’est pas de rien que nous sommes incidemment devenu le pays le plus nucléarisé au monde.

Nuclear for ever 

 

En France comme ailleurs, les représentations du nucléaire et l’appréhension qui en découlait ont évolué au fil du temps. Une fois la radioactivité découverte, quelques précautions d’usage normalisées, la fission a été une trouvaille fascinante que de nombreux programmes ont souhaité aborder, dompter. C’est toute une industrie balbutiante qui ne demandait qu’à essaimer, les dirigeants de notre IVe république voyant dans l’arme atomique l’assurance d’une souveraineté nationale, une émancipation accessible des puissances américaine et soviétique. L’aspect énergétique est venu par la suite. Le nucléaire restait fascinant.

En 1945, la France est dirigée par le gouvernement provisoire de De Gaulle. Un gouvernement issu de la résistance et composé de socialistes, de communistes, de radicaux et de démocrates chrétiens. Ils seront unanimement artisans du programme nucléaire militaire. En octobre de cette même année, le gouvernement crée par ordonnance le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA), une instance hybride mi-scientifique mi-industrielle, chapotant cet objectif. En 1946, dans un même élan, le gouvernement français nationalisait l’industrie de l’électricité et créait un monopole d’Etat : Electricité de France (et également le gaz, créant alors Gaz de France dans le même temps pour être précis).

Nous sommes alors en pleine reconstruction post-guerrière. Le plan Marshall fonctionne à plein. Mais à terme, le gouvernement veut songer à son avenir énergétique. La France est en effet moins bien dotée en charbon, manque de capacités techniques et de ressources énergétiques comparée aux autres pays européens. Enfin, les ressources d’uranium dont elle dispose dans quelques colonies en Afrique et à Madagascar (quelques mines seront découvertes également en métropole pour une durée d’exploitation moindre) laissent germer quelque idée. Dans ce contexte, la recherche nucléaire porte alors de nombreux espoirs en termes d’énergies. Avec son aura de modernité, aussi. Les objectifs de défense et d’énergie sont alors intimement liés, cimentés par les forces politiques, communistes en tête. L’unité de la nation comme unité de mesure de l’élan nucléaire.

Dès 1946, le CEA se donne comme priorité de construire une pile à eau lourde. Ce sera Zoé (puissance Zéro, Oxyde d’uranium et Eau lourde). Elle sera constamment améliorée, non sans des séries d’avaries et d’incidents. Ses évolutions successives inlassables permettront de créer deux réacteurs de filière UNGG (combustible Uranium Naturel, modérateur Graphite et caloporteur Gaz carbonique) via un programme quinquennal crédité de 40 milliards de francs (soit environ 330 milliards d’euros contemporains !). Colossal investissement.

En 1952, le gouvernement français fait valider le premier plan officiel de développement des applications civiles de l’énergie atomique. Il concerne la fabrication de piles de faible puissance. De fait, le parlement approuve le développement des réacteurs dits UNGG (réacteurs de première génération). Ce choix est stratégique : ils ont en effet l’avantage de produire du plutonium 239 dont l’usage intéresse le secteur militaire. Et le plutonium est également considéré comme un combustible pour la voie prometteuse des surgénérateurs, de futurs réacteurs qui devaient ‘donner l’équivalent d’une Arabie Saoudite à la France’ et que les chercheurs théorisaient déjà grandement dans leur cerveau en ébullition (cette perspective a entraîné un programme massif de séparation du plutonium pour les besoins civils, qui a commencé avec la mise en service de l’usine de La Hague en 1966). L’avenir de la filière semble tout tracé.

A partir de 1953, des réacteurs issus de la recherche sont alors construits à Marcoule, ainsi qu’une usine d’extraction de plutonium dont l’usage reste confidentiel jusqu’en 1958.

En 1954, le programme nucléaire français qui vise à la fabrication de la première bombe atomique nationale est officiellement lancé. Et un tournant décisif est entrepris : un accord passé entre EDF et le CEA prévoit d’adjoindre une installation de production d’électricité au réacteur. L’électricité nucléaire (électronucléaire) vient d’être créée. Le CEA crée des centres de recherches atomiques et développe des sites d’extraction d’uranium sur le territoire français, tandis que l’État développe des institutions chargées de promouvoir le nucléaire.

Mais, comme pour Zoé, il y a loin des calculs à la pratique. Des accidents sont à déplorer. Dont ceux, graves, qui ont lieu en 1956 et 1959. Les scientifiques en révèlent alors déjà un problème physique inhérent à cette série UNGG : le graphite peut surchauffer et entrainer un relâchement d’énergie spontané. Dans le même temps, il ressort que les bétons ne sont pas assez étanches aux gaz.

L’impératif de production de plutonium primant sur tout, le projet est maintenu. Le général de Gaulle est revenu au pouvoir, la mise en place de la force nucléaire militaire française est confirmée, accélérée et amplifiée. De Gaulle rompt d’ailleurs quelque peu avec les pratiques confidentielles de la IVe République concernant le nucléaire militaire et soumet les lois de programme aux parlementaires. Pure formalité dans cet environnement unanimement convaincu. Ces derniers l’entérinent en 1960 : la France devait coûte que coûte se constituer une force de dissuasion.

Nuclear for everybody

 

C’est une course à l’armement à laquelle nous assistons mondialement. Couplée pour la rendre plus attractive et acceptable à une course à l’énergie foisonnante.

Mais en fait les jeux nationaux étaient déjà faits en niveau européen : la France et ses pays voisins s’étaient réunis au sein d’une institution (Euratom) dont l’objectif est de collaborer civilement au développement et à l’implantation en Europe de la technologie à eau légère et uranium enrichi (REP). Cette coopération européenne dans le domaine nucléaire vise alors à produire de l’énergie bon marché et échapper à la dépendance vis-à-vis des Etats-Unis et de l’URSS bien en avance sur le nucléaire civil. Les enjeux sont vitaux.

  Créer les conditions de développement d’une puissante industrie nucléaire, source de vastes possibilités d’énergie et d’une modernisation des techniques, ainsi que de multiples autres applications contribuant au bien-être de leurs peuples.

Le traité Euratom met en place un système de contrôle destiné à garantir que les matières nucléaires civiles ne soient pas détournées à d’autres fins (militaires principalement). Uun corps dédié de 300 inspecteurs est alors constitué pour visiter les installations des Etats membres, constater et prélever.

Il faut dire que les choses s’accélèrent au niveau géopolitique : en décembre 1953, quelques mois à peine après la mort de Staline, le président Eisenhower présente devant l’Assemblée générale des Nations unies le programme Atoms for peace, prévoyant la création d’une organisation internationale pour promouvoir l’usage pacifique de l’énergie nucléaire, en assurer sa régulation et vérifier qu’elle n’est pas utilisée à des fins militaires.

La France a longtemps cru en son rayonnement international, mais sa technologie se révèle déficiente et les jeux semblent faits. La supériorité économique des REP américains sur les UNGG français défaillants auront raison de cette dernière.

Si l’on insiste en France jusque-là sur la filière UNGG, c’est qu’elle s’appuie sur les forces industrielles en présence, les fleurons de l’époque. Pechiney par exemple était le fournisseur exclusif des graphites. Dans l’optique de la suprématie de la France sur ce secteur, de nombreuses grandes industries rivales étaient susceptibles de coopérer. Dans les années 60, nous assistons d’ailleurs carrément à une véritable concentration en une vingtaine d’acteurs, de fournisseurs spécialisés.

La bataille commerciale fait rage, les américains ont largement considéré leur propre filière comme robuste et ont grandement contribué financièrement à sa gloire. Une grande campagne de promotion est menée par les américains.

Les années 1967-1969 marquent un tournant majeur dans l’histoire du développement de l’énergie nucléaire en France puisqu’est acté l’abandon de la filière française UNGG au profit de celle américaine à eau légère. Et malgré ce réacteur type UNGG imposé par le CEA, EDF souhaitait diversifier ces centrales avec une technologie américaine, comme le stipulait de toutes façons les accords Euratom/Etats-Unis de novembre 1958. La centrale de Chooz, franco-belge pour l’occasion, sort de terre dans ces conditions afin de mener à bien les expérimentations de la technique américaine. Les constructions à travers le monde sont très largement de même ordre : la filière UNGG est boudée. L’accident sérieux de Saint-Laurent-des-Eaux (17 octobre 1969) viendra conforter ce choix technologique.

Jusqu’en 1972, neuf réacteurs graphite-gaz auront été mis en service ; sur les huit réacteurs qui produisaient de l’électricité, quatre au moins ont servi à fabriquer du plutonium pour alimenter le programme militaire français. Le dernier de ces réacteurs a été arrêté en 1994.

Parallèlement, en 1957, un coup de pouce notable était donné à la filière nucléaire civile : le Price Anderson Act faisait reporter sur l’État la responsabilité financière en cas d’accident grave. La promotion de l’énergie nucléaire par l’Agence onusienne internationale pour l’énergie atomique (AIEA) n’était plus qu’un jeu d’enfants en cette période.

Nous reviendrons bien entendu, dans notre puzzle, sur l’AIEA. Mais un autre épisode marquant pour l’avenir du nucléaire civil est d’ores et déjà à évoquer : l’importance de l’Accord OMS/AIEA, véritable ‘subordination’ de l’Organisation Mondiale de la Santé au secteur nucléaire. Que dit cet accord ?

  L’Agence internationale de l’Énergie atomique et l’Organisation mondiale de la Santé conviennent que, en vue de faciliter la réalisation des objectifs définis dans leurs actes constitutionnels respectifs, dans le cadre général établi par la Charte des Nations Unies, elles agiront en coopération étroite et se consulteront régulièrement en ce qui concerne les questions présentant un intérêt commun. […] Chaque fois que l’une des parties se propose d’entreprendre un programme dans un domaine qui présente ou peut présenter un intérêt majeur pour l’autre partie, la première consulte la seconde en vue de régler la question d’un commun accord. […] L’OMS reconnaît qu’il appartient principalement à l’Agence internationale de l’Énergie atomique d’encourager, d’aider et de coordonner dans le monde entier les recherches ainsi que le développement et l’utilisation pratique de l’énergie atomique à des fins pacifiques, […] sans préjudice du droit de l’OMS de s’attacher à promouvoir, développer, aider et coordonner l’action sanitaire internationale, y compris la recherche, sous tous les aspects de cette action.

Tel quel, toutes les interprétations sont possibles. « Quand c’est flou, y a un loup », comme dirait l’autre… L’OMS le reconnaitra elle-même par la suite : « lors de la catastrophe de Tchernobyl, puis à Fukushima mais également pour tout ce qui est lié au nucléaire, […] l’OMS n’a montré aucune autonomie d’initiative et de moyens en matière de radioprotection. Elle est complice d’une désinformation à propos du nucléaire en général et abandonne les victimes de la radioactivité ».

Oui, il n’est pas simple d’allier promotion de la santé et développement du nucléaire civil. Certains aimeraient dès lors réviser cet accord. Quoi qu’il en soit, ces textes facilitent la dissémination du nucléaire civil dans le monde.

A l’instar du couple AIEA/OMS, nous pouvons légitimement nous demander si le mariage de nos deux entités, architectes primordiaux de la mise en place du parc nucléaire en France, n’étaient pas dès le début contre nature. A travers la naissance du CEA et d’EDF, cristallisant politique nucléaire militaire et politique techno-industrielle, c’est de gloire dont il est question dans un premier temps. De celle d’une sacralisation de l’uranium. Mais aussi d’un savant mélange de politique et de culture. Cette technologie convaincra rapidement le gouvernement qu’elle participera du rayonnement de notre pays. Ce qui n’est pas un mince espoir alors que la période est à la reconstruction.

A partir de 1945, le programme nucléaire souffre de peu de doutes et n’est terni d’aucune nuance. Le consensus est largement majoritaire pour ne pas dire unanime. Mais quelques dizaines d’années passées, une opposition prend de l’ampleur (nous y reviendrons bien entendu). Il y a d’abord la publication de l’appel de Stockholm (Joliot-Curie en tête , l’un des pères de la radioactivité !) puis celle de « l’appel des 400 ». Pour beaucoup de scientifiques, cette course au gigantisme nucléaire était comme autant de dangers répartis sur tout le territoire en termes de sûreté.

Mais cela n’y change rien : tous les cadres, internationaux, européens et français, sont largement en faveur du développement du secteur nucléaire civil. L’épopée industrielle et technologique en cours continue plus que jamais.

La folle épopée industrielle

 

La Recherche et Développement bat son plein dans l’optique d’une production électronucléaire à l’échelle industrielle. On assiste à une période exponentielle.

En 1950, le comité PEON (Production électrique d’origine nucléaire) est créé, réunissant industriels français, scientifiques du CEA, responsables d’EDF et représentants de l’État. Officiellement consultatif, PEON est le comité de suivi de l’étude, la réalisation, l’exploitation et le développement des moyens de production d’électricité d’origine nucléaire. Pour ce faire, le comité conseille le gouvernement en matière de politique nucléaire. Cette commission devait convaincre les industriels français à investir dans les travaux nucléaires sans avoir aucun risque financier en cas de catastrophe. Tous les trois mois, s’y rencontrait une trentaine de membres du CEA, EDF, des ministères de l’Industrie, de la Défense, du Budget, des PDG de groupes impliqués (Péchiney, Alsthom, Framatome, Creuzot-Loire, Thomson, Schneider…), tous cooptés. Et membres appartenant pour la plupart aux ‘grands corps’ dont  celui des Mines. Entre 1964 et 1979, PEON a produit douze rapports, tous favorables à la construction d’un parc étendu de centrales nucléaires. La consultation monochorde à laquelle la commission était bornée n’avait d’égal que leur conviction aveugle pour cette technologie, sans restriction aucune.

Seront sortis des cartons le site de Marcoule pour les visées militaires (retraitement des combustibles irradiés pour alimenter en plutonium son programme d’armement nucléaire) et la centrale de Chinon pour l’horizon civil. Par la suite, un programme de 8000 MW, sous licence Westinghouse, a été entrepris sur plusieurs années par Pompidou-Chaban Delmas en 1970. Le demande en uranium est telle qu’une usine d’enrichissement est nécessaire, usine très énergivore au demeurant puisque 3 réacteurs sont indispensables à son fonctionnement (EuroDif, à Pierrelatte, est dépendante des réacteurs du Tricastin). Et très boulimique en investissements, engagés par un consortium de pays en voie de nucléarisation (France, Espagne, Italie, Belgique, Iran).

Quand la crise survient en 1973, la population est durement touchée, les prix du pétrole s’envolant. La pénurie menace et l’Allemagne voisine invente même les dimanches sans voiture. Les justifications techniques du choix de 1969 restent on ne peut plus valides : le REP est le choix unique de réacteur du plan Messmer dans le cadre de l’équipement du pays en centrales de grande puissance. La panique internationale est telle que le gouvernement Messmer accélère brutalement le programme d’électronucléarisation en mars 1974 et engage la construction de centrales devant délivrer 10 000 MW, réacteurs à construire forcément dans les plus brefs délais, soit au rythme soutenu de 6 réacteurs par an.

L’indépendance de défense se complète maintenant d’une indépendance énergétique évoquée comme vitale. Pour mener à bien ce vaste programme, c’est une politique de standardisation qui est adoptée. L’époque de l’élaboration tous azimuts de prototypes est révolue. Une logique d’efficacité industrielle prévaut pour venir à bout du sacerdoce unique et exceptionnel, jamais engagé au monde.

Ce qui n’est pas sans faire peser un risque. Qu’adviennent des confections douteuses ou ratées et le risque d’un incident voire d’un accident planera de façon systémique. Que des techniques nouvelles soient faites et des progrès réalisés dans l’intervalle des années de construction de la série et les centrales françaises concernées n’en seront pas dotées, dans ce délai si serré, de l’installation la plus performante et la plus perfectionnée. Le choix politique est à minimiser ces risques connus et soulignés par les équipes : il s’agit alors de s’appuyer sur un modèle éprouvé, le pressurisé Westinghouse 900 (des tranches de 900 MW). La seule évolution notable à venir sera de doter les enceintes de confinement des tranches 1300 MW de double-parois.

Toujours plus haut, toujours plus fort : Giscard d’Estaing et Chirac signent en 1975 pour 12 000 MW supplémentaires. Programme complété de la commande ferme du premier réacteur à neutrons rapides au monde (le surgénérateur Superphénix pour ne le nommer). L’objectif affiché par le gouvernement français est de garantir l’indépendance face au pétrole.

Les réacteurs sortent de terre à cadence accélérée, à marche forcée. Pour cela, EDF a obtenu de ne pas dépendre du Code des marchés publics (chantiers montés sans appels d’offre donc). Malgré quelques problèmes et retards, les délais sont généralement tenus. Dès 1977, ce sont les deux premiers réacteurs de Fessenheim qui sont couplés au réseau, puis 3 du Bugey, puis 7 en 1980 (dont Tricastin, Gravelines, et Dampierre, les fameuses centrales appelées TaGaDa dans le jargon interne), 8 en 1981, 2 autres en 1982, puis 4 autres et 6 et 4 autres avec Superphenix en 1985. Et malgré Tchernobyl, 5 autres en 1986, 4 en 1987, 2 en 1988, 3 en 1990, 1 autre en 1991, 1 en 1992, 1 en 1993…

… 51 des 54 réacteurs ont été construits en treize années ! Rythme d’enfer ! De 1971 à 1984. Les trois dernières tranches sous licence américaine le seront entre 1985 et 1991. Un âge d’or pour les industriels d’ingénierie, les entreprises de BTP (Bouygues), les fabricants de chaudière (Saint-Gobain)…

Ce programme aujourd’hui réalisé fait la puissance, dans toute l’acceptation du terme, du parc de production nucléaire français avec 58 réacteurs raccordés au réseau totalisant 63 000 mégawatts. La rapidité du rythme d’engagement et de construction (jusqu’à 6 tranches par an comme évoqué au milieu des années quatre-vingt) a obligé à relever plusieurs défis : bien sûr celui des outils industriels, celui de la mise en place des capacités techniques et industrielles pour l’ensemble du cycle du combustible, mais aussi et peut-être surtout, celui de la création et de la formation d’équipes d’exploitation adaptées aux exigences de la nouvelle technique. Au cours des années de démarrage, chaque unité est une école de formation des salariés pour les unités suivantes. Des unités composées de personnel très jeune (la moyenne d’âge dans les centrales en démarrage est inférieure à trente ans).

La consommation au milieu des années 1970 n’était que de 175 milliards de kWh. Les estimations pour l’an 2000 tablaient à cette époque sur une consommation de 1000 milliards de kWh. Pour répondre à cette demande, il fallait donc construire vite et en quantité. La France se sera livrée à un véritable exploit hors norme, a minima sur le simple plan industriel. Un parc nucléaire énorme. Une énergie mobilisable en tout temps. De quoi fournir de l’énergie à tous et toutes sans restriction.

Une capacité hors norme

 

Au milieu des années 1970, l’offensive publicitaire pour conquérir l’immense marché du chauffage électrique dans l’habitat et les bureaux bat son plein. Pour vendre de l’électricité. Bon marché. Et vite.

  Les prévisions de développement du “tout électrique” retenues par Electricité de France sont fondées sur un taux de réussite atteignant 60% par an à partir de 1980 ce qui correspond à 300 000 logements équipés par an et conduit à un parc total de l’ordre de 2 900 000 logements en 1985.

Car le parc nucléaire est surdimensionné. Dès 1985, alors que la plupart des réacteurs nucléaires étaient soit déjà en service, soit à une étape avancée de construction, certains estimaient que la France possédait 12 à 16 réacteurs de trop. Pour justifier cette obésité atomique, ce programme colossal financé par une bonne partie de l’épargne française, la solution a été de développer le chauffage électrique de façon massive. Il fallait absolument absorber une partie de cette production quotidienne. Le succès de ces puissantes campagnes publicitaires pour le chauffage électrique se trouve on ne peut plus probant. Et les actions menées par EDF en direction des professionnels du chauffage et du bâtiment portent leurs fruits. L’avantage est en effet favorable à court terme pour les promoteurs immobiliers : cette solution est nettement moins coûteuse que d’installer une chaudière et un réseau de canalisations (Direction Générale de l’Energie et des Matières Premières, 1988).

source : INA

EDF a pourtant senti le vent du boulet en octobre 1977. Edouard Schloesing rendait un rapport de la commission des finances de l’Assemblée Nationale. Il y critiquait la politique tarifaire biaisée de l’électricien, le programme énergétique du tout nucléaire et sa rentabilité.

  Le mode de calcul utilisé par les pouvoirs publics ne permet pas de prendre en compte le prix du démantèlement des centrales parvenues au terme de leur période de fonctionnement. […] S’il fallait aujourd’hui remplacer la totalité du programme nucléaire par un programme de centrales thermiques classiques et de centrales hydrauliques, il n’en coûterait pas plus cher à la Nation.

On a connu majorité moins critique envers ses propres décisions. Selon Schloesing, véritable frondeur en ce moment unanime, cette situation était rendue possible par la composition de la commission PEON, dont les intérêts politiques et industriels étaient bien trop convergents.

Mais le programme nucléaire était un choix des gouvernements successifs, sans discontinuer, une option politique irréfragable ; EDF avait beau jeu de se dédouaner de ces choix qui lui étaient ‘imposés’, de faire fi des critiques avec autant de facilité qu’un noyau instable se sépare de particules…

Bref, l’inertie impulsée par les débuts tonitruants de la politique nucléaire française était trop importante, imposante. Ce rapport n’y changera rien. Si la stratégie commerciale d’EDF concernant les usages thermiques n’a eu que peu de succès dans l’industrie, heureusement pour l’entreprise nationale, ce sont jusqu’à 70 % des logements neufs qui auront été équipés en chauffage électrique. Finalement, 36% des logements français sont chauffés par ce mode (soit près de 10 millions de résidences principales, contre 2% en Allemagne). Ce parc de convecteurs électrique est d’ailleurs le premier d’Europe.

Une situation qui n’était pas propre à la France : dans la plupart des pays industrialisés, la planification tablait sur un doublement de la consommation énergétique tous les dix ans. Cela passait par la construction d’installations nucléaires mais aussi chez d’autres pays européens de centrales thermiques, de barrages hydroélectriques…

Face à cet énorme surdimensionnement, des choix stratégiques d’exportation massive de courant ont été décidés.

Le recours aux centrales nucléaires aura largement été responsable de la croissance artificiellement poussée de la consommation d’électricité. Encore le projet initial largement méconnu était-il de construire 170 réacteurs entre 1974 et 2000… 

L’avenir se nourrit du passé. Ou pas.

 

Heureusement, les choix des années antérieures ont été observés, analysés. Il convient maintenant d’être plus efficient en matière de consommation énergétique. En France, les constructions neuves sont encadrées de longue date par la réglementation thermique (RT). Depuis 1974 exactement. Cette réglementation vise à fixer une limite maximale de consommation énergétique pour le chauffage, la ventilation, la climatisation, la production d’eau chaude sanitaire et l’éclairage.  Les RT sont révisées plus ou moins fréquemment (comme celle de 2000 par exemple). Mais voilà, la RT 2020 (applicable au 1er janvier 2021) laisse place à une curieuse évolution en faveur des radiateurs électriques.

Comment ? Par le truchement du peu célèbre ‘facteur de conversion en énergie primaire de l’électricité’ qui aura été révisé pour l’occasion. En abaissant drastiquement le niveau maximal de consommation énergétique des logements neufs, la RT 2012 (dernière en date) aura été beaucoup moins favorable à l’énergie électronucléaire, par rapport à un logement chauffé au gaz. Oui, souvenez-vous : transformer de la chaleur en électricité à partir d’une réaction nucléaire essuie des pertes conséquentes, de l’ordre de 1 unité électrique pour environ 3 perdues sous forme de chaleur (le coefficient de conversion en énergie primaire de l’électricité est en effet de 3,3). Ce qui n’est pas le cas un logement chauffé avec de la chaleur directe (bûches, gaz, charbon…), pour lequel la déperdition entre énergie primaire et énergie finale est plutôt faible (le coefficient de conversion est proche de 1). La réglementation thermique de 2012 avait eu quelques incidences commerciales sur le parc de radiateurs électriques, gourmands en électricité…

Mais voilà, le facteur de conversion a été administrativement revu pour être fixé à 2,3 au 1er janvier 2021 (fixé jusque-là à 2,58). Autant dire que les ventes de radiateurs électriques risquent de repartir à la hausse dans les logements neufs, bien paradoxalement dans le cadre de notre réduction de consommation électrique…

L’Etat nucléaire, c’est moi !

 

Le programme nucléaire français était une chasse gardée. Si la radioactivité est invisible, le programme était peu transparent aux citoyens et rarement débattu avec les parlementaires.

Nous pouvons citer le décret n°76-8445 du 1er septembre 1976 qui a institué « un conseil de politique nucléaire extérieure (…) présidé par le Président de la République », supposé définir les différents aspects de la politique nucléaire extérieure.

Peu de choses jusqu’en 1991, année avant laquelle la France ne disposait d’aucune législation spécifique au nucléaire. Hormis la loi du 19 décembre 1917 relative aux établissements classés dangereux, incommodes et insalubres qui s’appliquait par défaut aux installations nucléaires. Et le décret du 11 décembre 1963 relatif aux installations nucléaires de base (INB), bien superficiel pour prétendre administrer et examiner la sûreté des installations proposées par les industriels ; la structure officielle créée n’était d’ailleurs pas indépendante. Si les INB ne pouvaient plus être construites sans autorisation, l’avantage était bien mince puisque les autorisations étaient octroyées par la puissance publique…

Le véritable premier virage législatif a lieu avec la loi de 1991, même si elle se limitait à la recherche et développement sur les déchets nucléaires de haute activité. Ce n’est finalement qu’à partir de 2006, avec la loi relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire qu’une législation spécifique voit le jour. Elle est le premier élément de législation concernant l’industrie nucléaire : “toute personne a le droit, dans les conditions définies par la présente loi et les décrets pris pour son application, d’être informée sur les risques liés aux activités nucléaires et leur impact sur la santé et la sécurité des personnes ainsi que sur l’environnement, et sur les rejets d’effluents des installations”.

Aussi, le simple fait que “ le gouvernement conserve la responsabilité d’informer le public sur les risques relatifs aux activités nucléaires et leur impact, les exploitants et les personnes en charge des transports ayant également l’obligation de fournir des informations”, est alors perçu comme un grand changement. C’est dire.

Bref, le lancement du programme nucléaire français n’a jamais véritablement été soumis au vote du Parlement et encadré d’autorités indépendantes régissant ce domaine jusqu’à maintenant.

En 2008, la loi de 1976 est abrogée par le décret n°2008-378 du 21 avril 2008, le conseil de politique nucléaire perdure mais le mot « extérieure » a disparu. Il réunit le Premier ministre, les ministres chargés de l’énergie, des affaires étrangères, de l’économie, de l’industrie, du commerce extérieur, de la recherche, du budget, le chef d’état-major des armées, le secrétaire général de la défense nationale et l’administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

  Le conseil de politique nucléaire présidé par le président de la République […] définit les grandes orientations de la politique nucléaire et veille à leur mise en œuvre, notamment en matière d’exportation et de coopération internationale, de politique industrielle, de politique énergétique, de recherche, de sûreté, de sécurité et de protection de l’environnement.

 

Environnement ? Les ministres de la santé et de l’écologie n’y sont pourtant pas inclus. Tout un symbole de politique intérieure.

Internationalement, les accords de garanties tripartites (AIEA, Euratom et France) ont été conçus pour laisser la France utiliser en toute liberté des installations et des matières conservant une double finalité, subséquemment à des fins militaires. Ce qui, en passant, a pour effet de réduire considérablement les coûts d’exploitation des installations (la séparation des flux de matières civiles et militaires serait onéreuse). L’objectif de ce genre d’accords est pourtant de permettre des contrôles afin de vérifier qu’aucune matière nucléaire déclarée à des fins pacifiques ne soit détournée à des fins militaires ou à un usage différent de celui déclaré.

  En revanche, sont exclues du contrôle les matières libres d’emploi déclarées par la France comme affectées aux besoins de sa défense ainsi que, le cas échéant, celles pour lesquelles la décision d’affectation n’a pas encore été prise. En tout état de cause, la France garde la maîtrise des matières libres d’emploi et peut à tout moment, par un simple geste comptable, les transposer du secteur sous contrôle au secteur hors contrôle EURATOM et inversement.

 

La France avait communiqué une liste de 116 installations contenant des matières nucléaires où le contrôle communautaire est susceptible de s’exercer, alors que 265 installations contenant des matières nucléaires étaient répertoriées. La France n’avait donc pas autorisé l’accès des inspecteurs d’EURATOM a plus de la moitié de ses installations (ayant le statut militaire, mixte civil-militaire, etc.). L’accord de 1978 permet donc à la France de gérer à sa guise, en fonction de ses besoins civils et militaires les matières nucléaires dans la plupart de ses installations.

Quand ce n’est pas législativement, c’est par jeux de pouvoir et d’influence que la France entend garder la main sur le secteur nucléaire sans que des yeux extérieurs y viennent mener observations. En 1981 par exemple, la création de l’Agence française de la maîtrise de l’énergie (AFME) était confiée aux leaders de la CFDT, ingénieurs du CEA et d’EDF. L’accord était un soutien sans faille du gouvernement à la condition tacite que les syndicats n’interviennent plus sur les sujets nucléaires…

En matière de programme nucléaire, les gouvernements et décideurs semblent faire ce que bon leur semble sans guère de contre-pouvoir. Jusqu’à une période récente, il n’y avait donc pas de législation régissant le secteur nucléaire. L’accès à l’information dans ce domaine a été assez limité. Mais qu’en a-t-il été de l’implantation des sites ? Car il fallait bien que ce programme se concrétise dans la vie réelle.

Pic nuk douille

 

Au début des années 1950, EDF publie un inventaire national des sites hydroélectriques potentiels. Le choix de localisation d’une centrale nucléaire doit répondre en effet à plusieurs contraintes techniques et économiques : accès à une source d’eau au débit suffisant et constant (pour assurer les besoins en refroidissement des réacteurs), de grands terrains (entre 150 et 200 hectares pour quatre réacteurs), des sols suffisamment stables pour résister au poids des installations… Aussi, les directives officielles pour le déploiement du parc nucléaire et leur construction sont orientées sur les zones rurales. L’éloignement par rapport aux zones urbaines comme mesure de prévention en cas d’accident est privilégié, les petites communes rurales souffrant d’un déclin démographique et industriel sont sélectionnées en priorité (Gravelines et Nogent-sur-Seine font exception à l’époque).

Parallèlement, le gouvernement français entendait promouvoir l’installation des centrales auprès des élus locaux comme un moyen d’industrialiser leur territoire, l’énergie atomique devant attirer d’autres activités. En sus de convaincre les élus locaux par le pouvoir d’employabilité et de recrutement des centrales, il fallait persuader les populations. L’aisance budgétaire (les volumes financiers varient en fonction du nombre de réacteurs) et les retombées fiscales consécutives à l’accueil d’une centrale sur le territoire ouvraient à la réalisation d’investissements de prestige et d’attractivité : embellissement des villages, réseaux filaires électriques et téléphoniques enfouis, restauration d’églises et de monuments, infrastructures de loisir, piscines et centres aquatiques, patinoires, bibliothèques, ludothèques et médiathèques, salles de spectacle, connexion internet à haut débit gratuite…

EDF a même, jusqu’au milieu des années quatre-vingt, pratiqué dans les environs des centrales nucléaires une politique de tarifs réduits pendant les phases de projet et de construction, afin de faciliter l’acceptation du public. Cette pratique a fini par être jugée illégale par les tribunaux, parce qu’en violation flagrante du principe d’équité.

Mais l’implantation d’une nouvelle installation sur un site est aussi l’objet de nombreuses études. Dans un premier temps, il y a plus de sites potentiels que de projets, si bien que les choix pouvent se porter sur les plus pertinents. Les premiers sites à accueillir les réacteurs de production d’électricité (Chinon, Saint-Laurent-des-Eaux, Bugey, Chooz) sont acceptés sans difficulté par l’opinion locale. Cela est effectivement vécu comme une chance de développement économique, d’accéder à ‘la modernité’.

Un élan de construction qui aura totalement hypnotisé. Jusqu’aux architectes. Les centrales devaient revêtir un caractère esthétique, afin de rendre leur intégration sur les sites naturels culturellement plus évidente. Par exemple, Claude Parent y voyait une façon de marier la Nature au progrès technologique inéluctable : « la centrale est véritablement posée en bordure du fleuve, elle se substitue au paysage, elle le constitue. L’artificiel l’emporte sur la Nature ». Il ne s’agit plus de dissimuler les centrales comme le souhaitait à l’origine EDF, mais bien au contraire de les mettre au premier plan du paysage et de leur donner un sens noble et vital. Les centrales devaient être les ‘cathédrales du XXe siècle’, de nouveaux bâtiments que les populations auraient sans doute vénérés.

Seulement, plan Messmer étant, le programme d’équipement nucléaire s’accélérant, cela supposait rapidement de devoir trouver de trop nombreux nouveaux sites pour espérer respecter le calendrier de construction. EDF doit donc en sélectionner rapidement. Structurellement, il faut entre 100 et 200 hectares, des accès routiers voire ferrés, une source d’eau froide suffisante, un sous-sol suffisamment solide et non exposé à des zones sismiques, à distance d’un environnement industriel pouvant générer d’autres risques sur les installations (aéroport, raffinerie, Seveso…), distance aux grandes agglomérations, topologie pour la distribution via les lignes à haute tension… Les soucis de sélection commencent à se faire jour. Et c’est sans compter sur les études d’impact sur l’atmosphère des effluents gazeux, des émissions de vapeur d’eau, de chaleur… sur les milieux marins, d’eau douce… qui autant d’étapes chronophages. Il en ressort que les procédures sont trop longues dans ce cadre de constructions rapides pour prétendre les respecter toutes. Et il suffit d’observer les implantations actuelles pour s’en convaincre : des modularités ont dû inévitablement et in fine être opérées.

source : INRS

Donc, à partir de 1970, de façon inéluctable tous les sites listés comme ‘favorables’ sont occupés. La localisation des centrales commence grandement à poser des problèmes aux administrations tant les critères sont difficiles à concilier. Et les contestattions populaires commencent à proliférer pour éviter de voir son site de vie retenu : le site de Fessenheim voit émerger les premières contestations contre l’implantation d’une centrale (1970-1971). Depuis lors, au cours de la deuxième moitié des années 1970, la question des sites cristallise tous les problèmes que posent une INB. Y naitront des conflits vifs. Un mort sera à déplorer parmi les participants des manifestations à Creys-Malville, ce qui amorcera le déclin d’une opposition qui devenait massive et organisée.

La sélection s’opère maintenant selon de nouveaux critères d’acceptabilité, forcément basés sur des jugements révisés pour lesquels les données probabilistiques sont toutes autres : probabilités d’incident, rapportées aux données météorologiques, aux seuils d’équivalents de dose, d’apparition de dommages corporels, aux données démographiques… Critères revus plus largement pour retenir plus de sites potentiels.

Les prochaines installations nucléaires doivent maintenant être inévitablement construites en sites urbains. Devant entrainer normalement des mesures de sécurité supplémentaires. Une mesure de bon sens apparemment compte tenu de la densité de population concernée, mais qui n’était pas totalement partagé en ces temps de nucléarisme convaincu : les centrales étaient à ce point considérées par certains comme suffisamment ‘sûres’ qu’on les disait prêtes à être ‘installées Place de la Concorde’… Pourtant, certaines implantations analysées par des experts en sûreté auront recueilli des oppositions officieuses au regard des risques qui pesaient sur l’environnement de la centrale, de la trop forte densité de population.

Au niveau de ces ‘sites moyens’, les conséquences radiologiques sont réétudiées. A coups de diagrammes savants projetant des rapports probabilités/irradiations (fonction de la population, de la distance, des transferts de contamination, etc.). De fait, la distance à une centrale n’est plus considérée comme un critère absolu. Tout repose maintenant sur le nombre de personnes pouvant être affectées par la radioactivité en cas d’accident. Et les critères météorologiques (sens du vent…) deviennent primordiaux dans ce genre de projection, aux côtés de caractéristiques démographiques. De tout cela, les scientifiques en tiraient un indice de site par pondération directe (ISPD).

Bref, le programme du nucléaire français n’aura même pas subi de contre-coup avec la catastrophe de mars 1979, qui aura pourtant surpris jusqu’aux spécialistes. Est-ce pour éviter d’apeurer la population française que les accidents de la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux et le problème de fissures dans l’acier des tubulures affectant 18 tranches ne seront que peu médiatisés en 1979 ? En sortie de cuve de réacteur et au niveau des générateurs de vapeur, ce genre de fissures peuvent pourtant entrainer une rupture et donc des conséquences accidentelles graves. Les questions se posant quant à la sûreté des réacteurs français n’auront pas été évoquées lorsde cette épopée industrielle majeure. Ni plus que la possibilité d’un accident grave identique en France. Le programme électronucléaire suivait son cours, dans un mixte de vitesse et de précipitation. La catastrophe de Tchernobyl ne remettra pas plus en cause ce choix politique, ne contrecarrera pas plus ce programme qui s’achève presque alors.

La dépendance territoriale est telle que l’idée de sortie du nucléaire (ne serait-ce que la diminution de sa contribution à la production électrique, donc la fermeture de quelques centrales) fait craindre aux élus une perte d’attractivité de leur territoire.

L’épopée aux dépens de la sûreté ?

 

Quel esprit critique pouvait émerger dans ce programme vital ? Pourtant, les problèmes des générateurs de vapeur sont déjà légion à cette époque même, la corrosion du circuit primaire devient évidente, les couvercles de cuves également corrodés font l’objet d’études poussées… Ouvrant droit normalement à interrogations quant à la gestion des réparations à engager sur ces problèmes génériques et à la qualité de la maintenance exigible et exigée en pareilles situations extrêmes. Nous y reviendrons.

Certes, l’exploitation industrielle aura été exceptionnelle. Sous le couvert de quelques nouvelles procédures de sûreté. Et chacun d’être rassuré concernant la conception des centrales, leur maîtrise technologique et leur suivi de maintenance. De cette histoire unique au monde, de ce pari audacieux, il faut retenir d’abord la puissante élite technocratique, l’ingénierie du génie civil monstrueusement gigantesque qui auront conçu et mis en chantier de tels ouvrages en si peu de temps, en si nombreux territoires. Un programme nucléaire français sur plus de cinq décennies d’une remarquable performance du point de vue scientifique, technologique.

Pourtant, même si l’on fait abstraction des anomalies et malfaçons qui sont de nos jours largement renseignées, une question centrale demeure : si l’indépendance face au pétrole avait vraiment été le moteur de la politique énergétique française, pourquoi les gouvernements successifs ne se sont pas attaqués en premier lieu au secteur des transports ?

La persistance du mythe de “l’indépendance énergétique” grâce au nucléaire reste malgré tout ineffaçable. Sans qu’il soit tenu compte de l’uranium importé depuis des pays étrangers. C’est bien simple, la production d’énergie à partir de cette ressource primaire n’est même pas comptabilisée comme énergie importée (des conventions internationales stipulent que l’uranium est une matière première et non une source d’énergie). L’absence de mécanisme de contrôle démocratique aura également entraîné une kyrielle d’erreurs de conception, de coûteuses erreurs stratégiques, d’effets secondaires néfastes ainsi qu’une dépendance significative à une source unique et controversée d’électricité. Si les forces cinétiques sont si prégnantes, l’avenir en France peut-il être autrement que nucléaire?

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