La nucléarisation est en cours. Ou pas.

La nouvelle édition du rapport référence sur l’état du nucléaire civil dans le monde a fraichement été publiée. Un travail indépendant exceptionnel d’utilité publique. Au-delà des photographies habituelles, l’occasion sera donnée d’étendre l’analyse : cependant que quelques gouvernements poussent franchement aux nouvelles constructions de réacteurs, la relance du programme nucléaire est interrogée quant à sa réalité ; et le projet de tripler la production d’électricité d’origine nucléaire est questionné sur sa faisabilité.

 

(source : WNISR)

Après la rentrée littéraire, c’est l’édition spécialisée de l’année attendue par tous les individus s’intéressant au nucléaire dans le monde : des gouvernants aux journalistes, en passant par les exploitants et industriels du secteur…

Ne dérogeant pas à la règle, ce volume de 549 pages reste confectionné par un groupe de consultants et d’analystes indépendants, non sans étonner qu’un tel sacerdoce ne soit pris en charge financièrement et logistiquement par des institutions ou agences internationales, notamment l’AIEA en tant qu’acteur majeur et référent en la matière. Si bien que cette évaluation détaillée de la situation et des tendances de l’industrie nucléaire internationale ne serait étonnamment pas existante sans Mycle Schneider et son équipe.

Cette dix-huitième parution persévère dans son souci d’une approche factuelle, nourrie de détails sur l’exploitation, la construction et le déclassement des réacteurs nucléaires dans le monde entier, soit plus de 40 pays. Lecture salutaire de l’année 2022 écoulée.

// En Bref //

• La nucléarisation du monde semble en marche

• C’est en tout cas la perception médiatique qui ressort de la volonté politique d’une poignée de pays

• Selon le rapport annuel du WNISR, les nouvelles constructions restent portées par la Chine mais ne compensent pas les fermetures

• La part du nucléaire dans le mix de production électrogène est à son plus bas niveau depuis longtemps

• Les coûts de construction sont tels que les investissements privés sont souhaités

• L’objectif de triplement des capacités nucléaires d’ici 2050 ne peut se prévaloir d’un réalisme

• L’Agence internationale de l’énergie semble se ranger derrière le pragmatisme du succès des productions solaire et photovoltaïque

// En Bref //

Souvent nucléaire ne varie pas

 

La tendance n’était pas à la hausse. Mais la production nucléaire représente carrément 9,2 % de la production d’électricité, soit son niveau le plus bas depuis les années 1980.

Les faits les plus saillants restent assez identiques à l’édition précédente en termes de fermetures, d’unités en fonctionnement, de constructions programmées et en attente de finalisation, etc. En quelques paragraphes.

D’abord, en France, l’augmentation des arrêts a augmenté de près de 50% : 8 515 jours en 2022, soit une moyenne de 152 jours d’arrêt par réacteur. Chooz 1 et 2, Civaux 1 et 2 et Penly 1 ont été arrêtés pendant 16 à 22 mois entre août 2021 et juillet 2023, 11 autres réacteurs ont été arrêtés pendant plus de 200 jours, 20 simultanément pendant l’équivalent de 273 jours. Les corrosions sous contraintes n’ayant pas aidé, nécessitant contrôles et de réparations de fissures attribuées à ce phénomène impactant et systémique. Le plan de relance du nucléaire en France peut donner l’impression d’une exception prégnante : il est vrai que six prochains EPR2, voire huit supplémentaires apparemment exigés par le gouvernement Macron, doivent entrer en service entre 2035 et 2042. Mais dans le même temps, des fermetures vont être subies sur le parc, des maintenances intervenir pour prolonger des réacteurs vieillissants : entre 2010 et 2022, la France a perdu 129 TWh de production électrogène nucléaire. Une tendance à plus long terme qui ne devrait pas se démentir. Le PDG d’EDF n’infirme rien de cela et concède qu’entre ‘2005 et 2015, neuf années sur dix, 400 TWh d’électricité nucléaire étaient produits mais que depuis 2015, cela n’était plus possible’. EDF se fixe tout de même l’objectif d’atteindre à nouveau 400 TWh en 2030, non sans difficultés selon les dirigeants.

(source : Energy charts)

Parallèlement, en tant que pays hôte de nouvelles unités nucléaires, l’Inde continue de compter sur la filière pour développer leur capacité de production électrique (six réacteurs sont en cours de construction).

Du côté de la Grande-Bretagne, les choses ne sont pas plus optimistes qu’en France dans le cadre de la construction des EPR. La situation stagne à mesure que les projets sont retardés. EDF vient d’annoncer que le chantier d’Hinkley Point C devrait connaître entre deux et quatre ans de retard (le montage électro-mécanique est plus complexe qu’anticipé) et un quasi doublement de la facture initiale (7 à 9 milliards supplémentaires supportés par EDF depuis le départ du chinois CGN). La mise en service du premier EPR serait repoussée d’au moins deux ans, voire quatre : démarrage prévu donc désormais au mieux en 2029, voire 2031.

En dehors de ces quelques nations actives, tout le secteur nucléaire repose sur deux gros acteurs primordiaux. Globalement, la Russie continue à utiliser l’énergie nucléaire comme un levier géopolitique, notamment sur le continent africain, en totale concurrence avec la Chine. Comme déjà évoqué dans les rapports précédents, cela passe par des apports financiers conséquents et des ventes des productions électriques à tarif négocié, en Afrique donc mais également au Bangladesh, en Egypte, en Turquie… A l’instar du montage d’EDF au Royaume-Uni. En sus, la Russie propose de gérer le combustible nucléaire usé de haute activité, de se charger de son recyclage. C’est donc comme un package complet offert aux pays néonucléarisés, un service clé en main.

Ce type d’exportation avec financer inclus reste la seule véritable source de créations d’unités nucléaires. Et avant que la France n’annonce son nouveau programme, le secteur nucléaire restait dominé par les nouveaux projets de la Chine, sur son propre sol. Depuis l’an 2000, 52 des 116 réacteurs mis en service dans le monde sont chinois. Sur les 58 réacteurs actuellement en chantier, 24 sont situés en Chine. La main mise s’accentue maintenant avec une domination technologique. Le panel s’élargit puisque la Chine a récemment mis en exploitation commerciale le SMR de Shidao Bay (deux réacteurs ont été mis en service en juin 2022, après un chantier de dix ans au lieu de cinq prévus).

Les perspectives de nouveau marché commercial sont portées par les très nombreux projets SMR de nombreuses entreprises privées. Mais aucun n’est proche d’une quelconque mise ne production et en série. Loin de là. Encore plus d’une mise en service : 72 projets sont recensés et peu sont à un stade de développement avancé. La Russie reste le concurrent le plus sérieux de la Chine dans ce domaine : elle exploite aussi deux SMR embarqués sur une barge et raccordés au réseau depuis décembre 2019 (neuf ans plus tard que prévu). Aucun design n’a été certifié en Europe et aux Etats-Unis, challengers distancés. Les coûts explosent et rien ne permet d’affirmer que les projets iront à termes.

Cette tendance à la hausse conséquente des coûs de construction et de maintenance est contrée aux Etats-Unis par des subventions massives accordées aux nouveaux programmes nucléaires. Dans ce pays libéral, en pleine lutte contre le dérèglement climatique, ces interventions étatique et fédérales sont rendues nécessaires car les réacteurs nucléaires ne sont tout simplement pas (plus ?) compétitifs.

(source : Infogram)

C’est un fait qui parait imposer les programmes nucléaires et un argument que ne manque pas de mettre en avant les pronucléaires : face aux enjeux de la transition énergétique et la nécessité de trouver des solutions pour produire de l’électricité décarbonée, le nucléaire est mis en lumière et en valeur pour atteindre le scénario de zéro émissions nette de carbone d’ici 2050 (NZE) que les lois et objectifs internationaux imposent.

Mais cette dynamique médiatisée est-elle réelle ? Serait-elle soutenable ?

La réalité des trajectoires neutroniques

 

L’évaluation détaillée du paysage nucléaire actuel est donc attendue par tous les lecteurs et spécialistes. Mais c’est également l’avis donné sur la trajectoire de l’industrie nucléaire internationale qui est scruté avec intérêt : au regard des velléités de constructions qui semblent pulluler, il convient de jauger de leur pertinence et effectivité. Alors qu’en est-il vraiment de cette politique de construction, de sa viabilité et de sa faisabilité ?

Ces annonces cumulées de constructions nucléaires se matérialisent-elles ? Pas selon Mycle Schneider :

  Tout le monde a l’impression qu’il s’agit d’une industrie en plein essor et les gens ont l’impression qu’il y a des centrales nucléaires qui surgissent partout dans le monde. Mais ce que nous avons constaté, c’est que certains des indicateurs clés affichent une baisse spectaculaire. En fait, la part de l’énergie nucléaire dans le mix électrique commercial mondial a diminué de près de moitié depuis le milieu des années 1990. Et la baisse en 2022 était de 0,6 point de pourcentage, ce qui constitue la baisse la plus importante en une décennie, depuis l’année post-Fukushima en 2012. Nous avons constaté une baisse de 4 % de la production d’électricité d’origine nucléaire en 2022, ce qui signifie, si l’on tient compte du fait que la Chine a augmenté de 3 %, que la baisse a été de 5 % en dehors de la Chine. C’est donc très différent de la perception que vous pouvez avoir.

La volonté nucléaire est d’abord celle d’une volonté affichée avant que d’être réifié. Sur cette lancée d’abord politicienne, la France a pu compter sur un événement de choix : pas assez satisfaite d’avoir convaincu un groupe de pays européens de défendre le nucléaire civil, la France a pu compter sur les États-Unis pour que soit inscrit l’engagement de tripler la capacité mondiale d’énergie nucléaire d’ici 2050. Une déclaration surprise faite lors du sommet des Nations Unies sur le climat de la 28e Conférence des Parties (COP28) à Dubaï, aux Émirats Arabes Unis.

Une reconnaissance officielle du ‘rôle clé de l’énergie nucléaire dans l’atteinte d’une neutralité carbone et d’émissions nettes de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale’ qui fait les affaires de la France. Mais cet objectif politique ambitieux est-il tenable, réaliste ?

C’est un fait indéniable : de fin 2019 jusqu’au milieu de 2023, il y a eu 28 mises en chantier de réacteurs nucléaires dans le monde. Parmi eux, 17 ont eu lieu en Chine et les 11 autres ont été réalisés par l’industrie nucléaire russe dans différents pays. Il n’y a eu aucun autre chantier de construction dans le monde.

Si les constructions nucléaires sont en stagnation, qu’en est-il de la volonté affichée d’atteindre un tel objectif industriel ? Cet engagement à tripler la capacité nucléaire est une forte contrainte technique, logistique, économique…

D’abord, il faut prendre en compte que 270 réacteurs vont fermer d’ici 2050, soit autant de réacteurs à remplacer. D’où vient ce chiffre ? De l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui prévoit la fermeture de 10 réacteurs (10 GW) par an de 2018 à 2050. A cette seule fin de les remplacer, chacun aura calculer : ce sont 10 réacteurs par an qu’il faut dès 2024 construire, exploiter, connecter au réseau… contre un rythme de cinq par année au cours des deux dernières décennies…

D’après le rapport WNISR, pour aller au-delà du statut quo et tripler la capacité mondiale, cela nécessiterait 2,5 nouveaux réacteurs de 700 MW supplémentaires par mois pour atteindre plus de 1 000 nouveaux réacteurs.

Rien n’est moins sûr pour atteindre cet objectif affiché médiatiquement. Le nucléaire ne ressort pas à son avantage de ce nouveau rapport.

Par conséquent, le nucléaire, comme les autres technologies stratégiques, bénéficiera de procédures de permis rationalisées : un guichet unique dans chaque État membre, une digitalisation totale des procédures pour respecter des délais de 9 à 12 mois pour obtenir des autorisations.

Le rêve éveillé des grands enfants

 

Ce temps où l’AIE projetait une croissance de 60% du parc nucléaire en 2040 n’est pas si éloigné. Et déjà…

Encore une fois, le rapport dépeint une réalité un peu moins réjouissante pour le secteur nucléaire. Les annonces politiques sont à relativiser tant la renaissance du nucléaire n’apparait pas dans les chiffres bruts réunis dans cette nouvelle édition. C’est même la Chine qui vient déséquilibrer les perceptions par sa propension à une forte progression de constructions de réacteurs : sur les 20 dernières années, 49 mises en service chinoises viennent pour majorité compenser les 105 fermetures de réacteurs internationaux.

Comme une énorme différence d’impression entre le public et les décideurs sur la réalité industrielle du secteur nucléaire.

L’annonce tonitruante portée par la vingtaine de pays favorables à une augmentation des capacités mondiales nucléaires visent à finir de convaincre les institutions financières internationales à participer au financement de programmes nucléaires, pour favoriser la filière abonnée à de lourdes contraintes financières et économiques désavantageuses face aux énergies renouvelables. Pour ne citer que ces derniers exemples, rappelons que l’américain Westinghouse a déposé le bilan en 2017, qu’EDF accumule plus de 65 milliards d’euros de dette nette (EPR de Flamanville, EPR de Grande-Bretagne…), que la société nationale coréenne KEPCO subit une dette de 149 milliards de dollars…

Une stratégie pour laquelle la France porte quoi qu’il advienne les plus grands espoirs : Macron mène à ce titre depuis deux ans une diplomatie nucléaire intense au niveau européen. Question de survie du secteur nucléaire. L’endettement d’EDF et en dernier ressort le déficit budgétaire de l’Etat étant intimement liés aux capacités d’investissements pour tenir les larges budgets de ce programme de 6 à 14 EPR2, il faut savoir pouvoir compter sur autrui.

En 2022, près de 500 milliards d’euros ont été investis dans les énergies renouvelables dans le monde, soit environ 14 fois ce qui a été investi dans les centrales nucléaires (les investissements dans les centrales sont plus le fait de structures étatiques ou pseudo-étatiques que de véritables entreprises privés).

Dépendante des financements publics, du fait de ses coûts très supérieurs aux filières éolienne et photovoltaïque, le nucléaire sera-t-il une énergie d’avenir ? Selon l’AIE, dès 2026, le solaire photovoltaïque dépassera la production d’électricité nucléaire. Les jeux sont faits ?