Les forces magnétiques des assos antinucléaires

C’est un petit évènement dans le milieu antinucléaire. Une manière de fusion a été tentée, un rapprochement entre des noyaux distincts a été provoquée. Comme une volonté renouvelée de faire cause symbiotique commune plus officielle, force cumulée plus efficace.

(Marc Denis, pour le GSIEN, explicite l’objectif de la coopération entre associations)

Évènement car il est très peu fréquent que les associations antinucléaires fassent vœux d’unification autour d’objectifs en dehors des manifestations et autres occasions plus ou moins locales, nationales. Petit car les rédactions de médias sollicités n’ont pas répondu en masse à cette conférence de presse, donnant peu de visibilité à cette exceptionnelle action.

La coopération qui découle de cette journée n’en reste pas moins d’importance et un jalon formel pour les cercles combattant le nucléaire civil et/ou militaire. Pas anodin, cependant que Greenpeace, fer de lance de la lutte contre l’énergie atomique impose des restrictions et des licenciements dans ses rangs salariés.

 

Les yeux dans le rétro

 

Deux anciennes figures étaient mises à l’honneur en préambule de cette journée. Soit des hommages dressés par le Président de l’association des journalistes de l’environnement en ouverture de séance : pour Michèle Rivasi en tant que fondatrice de la Criirad et Raymond Sené comme élément moteur du Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN). Cette dernière association a été la première à se mobiliser pour interroger le secteur nucléaire, avec une pertinence que nos lecteurs n’ignorent plus.

(les associations coopérantes)

Trois associations liées par cette nouvelle convention de coopération font ensuite le bilan de leurs histoire, actions passées et en cours.

Succinctement, le président de l’Acro (Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest) revient sur les quarante ans de vigilance citoyenne, la volonté de cette association de rendre le citoyen auteur et acteur de la surveillance de son environnement, cependant qu’historiquement l’expertise citoyenne est refusée par les institutions et les exploitants (paradoxalement, les habitants de zones contaminées par la radioactivité sont invités avec insistance à gérer leur exposition). Une histoire qui débute par des faits d’armes de lanceur d’alerte, comme la révélation de la pollution de nappes phréatiques sous le plateau de La Hague et les conditions de stockage des premières tranches du site, des niveaux de rejets dépassés (une dispersion est attendue et calculée par l’industriel pour diluer les rejets grâce aux courants et marées), de la pollution de sols en plutonium 239, césium…, de la contamination des eaux naturelles en tritium retrouvé dans l’eau potable (validée par l’IRSN)…

Le co-directeur de la Criirad évoque les prélèvements originels de sols et d’eaux dans la Drôme et l’Ardèche dans les jours postérieurs à la catastrophe de Tchernobyl, démontrant les contaminations au césium 137 et 134 et iode 131 et l’intensité des dépôts radioactifs sur les sols, mais également la reconnaissance des risques liés au radon faute de réglementations concernant les habitats (deuxième cause de cancer des poumons en France), la création de réseau de balises pour le suivi de la qualité de l’air sur le territoire (notamment à proximité des centrales nucléaires), la mise en évidence de pollutions sur le sites des anciennes mines uranifères

Enfin, un membre du GSIEN remémore la création de la Gazette nucléaire (publication existante depuis 1976 visant à informer des risques et des enjeux du nucléaire), la participation de ces experts scientifiques lors d’enquêtes publiques, pendant des visites décennales, en diverses instances officielles (HCTISN, les décriées commissions locales d’information et l’ANCCLI, groupes permanents de l’ASNR…), etc.

Ces associations de scientifiques et de citoyens visent avant tout à une transparence concernant le nucléaire, à destination des populations. Entendu que selon eux le nucléaire civil est critiquable quand il est mis à l’épreuve des faits, quand des documents internes rendus accessibles soulignent les défaillances techniques et matérielles, quand est mise en évidence une certaine accumulation d’épisodes de dysfonctionnement, de manquements industriels, d’événements de sûreté significatifs, de problématiques liées au changement climatique

Les mains et les neurones tendus vers l’avenir

 

Ce protocole de coopération est jugé d’urgence par les associations signataires. Il intervient alors que le regain d’intérêt démocratique pour l’information sur le nucléaire s’est estompé depuis que la volonté de construction d’EPR2 a été entérinée. L’élan de cette coopération s’en trouve déjà émoussé, la visibilité médiatique des dossiers nucléaires clairement redevenue opaque.

Pourtant, rien n’est réglé au sujet de la création des EPR2, la projection de diffusion sur le territoire de SMR largement anticipée sans pertinence industrielle et assurance de sûreté, les financements pas du tout bouclés

Dans le même temps, de nombreux sous-dossiers étudiés et suivis par ces associations ne sont toujours pas résolus de façon satisfaisante et pérenne : la prolongation du parc existant, les conséquences du vieillissement des aciers des cuves et autres équipements irremplaçables, l’indépendance du gendarme nucléaire remise en question (le nombres d’avis de l’IRSN a chuté depuis la fusion des deux instances de contrôle et d’expertise), etc.

(protocole signé)

Indépendantes, ces associations sont largement alimentées en forces vives par des bénévoles depuis des dizaines d’années, risquent de souffrir du problématique de renouvellement générationnelle à mesure de l’âge avancé des membres actifs. Malheureusement, les sujets chronophages et techniques ne manquent pas. Et de nouveaux dossiers d’envergure se bousculent, tels les nouveaux projets miniers en Europe et en France, autant de risques nouveaux de niveaux de radioactivité élevés parmi les zircon, rutile et monazite.

L’Acro, le GSIEN, l’AMFPGN, la Criirad et Global Chance (cette dernière bénéficie de l’activité encore florissante du physicien nucléaire Bernard Laponche), au-delà de leurs diversités, souhaitent donc symboliquement faire unité face à celle omniprésente des acteurs du nucléaire.

L’histoire évolue en défaveur des porteurs de la critique du nucléaire, l’expertise indépendante est plus attaquée que jamais, les récits sont réécrits, les fragmentations antérieures de l’opposition à la nucléarisation du territoire français pèsent sur l’attrait d’une concorde antinucléaire. Si la puissance nucléaire diminue dans le monde, la force d’inertie des pronucléocrates en France prévaut encore largement dans le débat national.

L’analyse critique et globale de l’activité de ces associations est portée par Mycle Schneider lui-même et se l’adressant également. Comme un aveu de faiblesse et une lucidité vertueuse à mesure d’investissements bénévoles : le devenir de structures comme ces associations, la sienne comprise donc, est compromise par la tentative restée vaine de faire du travail professionnel rémunéré à partir de leurs compétences respectives. Il est depuis l’origine du programme nucléaire en France et encore à ce jour un problème stratégique vital que celui d’essuyer l’échec sempiternel d’une expertise nucléaire indépendante et professionnelle (peut-être en dehors de la Criirad concède-t-il). Comme un paradoxe pour le pays le plus nucléarisé au monde que de ne pas bénéficier depuis plus de quarante ans de ce type de groupements. Dévastateur et terriblement impactant pour le débat public et démocratique, autant d’outils inaccessibles pourtant recommandés dans le rapport Pompili.

Malgré quelques sursauts, l’avenir du monde nucléaire se perpétuant envers et contre tout ou partie, et le futur du groupement antinucléaire s’essoufflant, semblent se traduire en des chemins empruntés bien divergeants. Pour le bonheur du premier et la déréliction de l’autre.