Le rapport qui a fait Tanguer le nucléaire 

Les opposants au nucléaire, forcément, s’opposent et critiquent. Lapalissade. Mais que dire alors d’un rapport interne discrètement disposé sous la pile dans le tiroir de la commode du garage qui tirerait une sonnette d’alarme ? Rien officiellement… Ce rapport émane pourtant d’un des plus hauts responsables d’EDF dans lequel il reconnait qu’un accident n’est plus négligeable au regard de l’état des centrales. Bon, l’augure a été avancé en 1989 et est dépassé, mais les éléments relevés restent d’actualité chaude et le pourcentage a donc nécessairement cru un plus encore depuis.

Un chiffre à l’époque faisait l’unanimité : par quelque calcul de probabilités que le pointillisme disputait à la complexité, il était avancé qu’un accident ne pouvait intervenir en France pour plus de 1 malchance sur 1 000 000 de fois. On était bien loin du défaitisme post-Fukushima.

De quoi rassurer. Car, en cette année 1989 et alors que les esprits sont encore choqués de la catastrophe de Tchernobyl et de sa gestion franco-française toute particulière, les signaux ont viré au rouge : des incidents importants sont survenus à Dampierre et Gravelines, deux des trois anciennes centrales (deux des TaGaDa, selon le jargon interne, avec celle de Tricastin). Par exemple, en août 1989, un des réacteurs de Gravelines avait fonctionné pendant plus de dix mois avec des soupapes de sécurité du circuit primaire bloquées.

Autant dire que rien n’est rassurant en termes de sûreté en cette période. Et un rapport resté confidentiel va accroître le scepticisme quant à la fiabilité du parc nucléaire français. Ce rapport est appelé ‘rapport Tanguy’, du nom de son rapporteur donc, comme il est d’usage en pareil cas. Pierre Tanguy, ci-devant Inspecteur Général de la Sûreté Nucléaire d’EDF, autant dire un homme du cénacle. Cette communication pointe un vieillissement plus rapide que prévu de certains éléments essentiels au bon fonctionnement des réacteurs, plus rapides que les attendus de sûreté minimum réglementairement imposés et anticipés par calculs savants (encrassement précoce de générateurs de vapeur par exemple), et un risque de ruptures brutales de tubes de générateurs est carrément redouté.

  L’objectif de la sûreté nucléaire est d’assurer que le niveau de risque est assez bas pour que la population puisse l’accepter, selon Pierre Tanguy

Contexte de 1989, la chute du mur du silence 

 

Un bilan peut être effectué des incidents survenus en cette année 1989 sur les tranches en France. Si aucun n’a eu de conséquences effectives, ces incidents soulignent des faiblesses potentielles (anomalies de comportement de matériels, pratiques d’exploitation non efficientes…) auxquelles l’exploitant se devrait de devoir remédier. Obligation de moyens et de résultats.

Les incidents considérés comme marquants et classés dans l’échelle de gravité (échelle INES dont nous reparlerons) représentent environ 1,5 incident par tranche et par an. Ce qui fait totaliser 80 incidents classés, dont 4 en niveau 2 et 1 au niveau 3, dus au blocage d’une grappe de commande lors d’une manœuvre d’arrêt de Gravelines-4 par exemple.

Il y a bien depuis l’année 1988 une volonté générale de transparence accrue et une tendance globale vers une amélioration de la sûreté et de la qualité en exploitation. Mais des problèmes matériels génériques se font jour. Dans ce souci d’évolution positive de gouvernance, une démarche d’amélioration de la culture de sûreté passe par la production de rapports pointilleux et exigeants.

C’est dans ce contexte qu’est publié le rapport Tanguy. Chacun de ce type de rapport annuel débute par un dossier de synthèse. Celui de 1989 n’y déroge pas et avance de façon manichéenne que la technique est la solution objective à toutes les difficultés, sous-entendu que le pouvoir doit « revenir à ceux qui savent, être attribué sur la base de la connaissance, ce qui s’accompagne du rejet des hommes politiques, de l’opinion publique, des considérations sociopolitiques, des cadres réglementaires de plus en plus contraignants, de certains contre-experts ou associations, incapables d’avoir d’une vision d’ensemble, pondérée, objective des questions techniques sensibles ».

Oui, ce rapport Tanguy intervient dans un contexte particulier de défiance d’EDF vis-à-vis de l’Autorité de Sûreté.

  Les relations avec les Autorités de Sûreté ont évolué de manière très significative au cours de l’année 1989. On ne peut pas parler à proprement parler de ‘rupture’, car cette évolution était déjà amorcée dans les années antérieures, mais 1989 a vu une succession de prises de position de la part du Service Central de Sûreté des Installations Nucléaires [SCSIN, future ASN] qui ont indiqué sa volonté de marquer son indépendance vis-à-vis de l’exploitant nucléaire EDF, premier responsable de la sûreté de ses installations, et qui reflètent plus ou moins directement l’opinion des milieux politiques vis-à-vis des questions de sûreté et de protection de l’environnement, telle qu’elle s’est notamment manifestée au cours du débat parlementaire de décembre 1989, peut-on lire au début du rapport

Un rapport synthétique mais explicite

 

L’Inspecteur Général pour la Sûreté Nucléaire rapporte directement au Directeur général sur les préoccupations de sûreté dans les installations nucléaires d’EDF, et à quelques hauts dirigeants de l’entreprise publique. Voilà pour la procédure hiérarchique. Il va de soi alors que ce rapport n’était pas destiné à être rendu public, il n’était qu’affaire interne. Mais compte tenu des différentes copies distribuées aux destinataires finaux, sa fuite aura été facilitée…

Tanguy rappelle dans un premier temps, comme un panorama global de la sûreté du parc, que l’année 1989 a été marquée par des incidents d’importance. Qu’à ce titre les efforts doivent se poursuivre sur les aspects techniques de sûreté, en partenariat consensuel et en concordance avec les autorités de sûreté afin de rassurer l’opinion. Les incidents d’exploitation survenus au cours des 12 mois méritent en effet d’être pris « sérieusement en considération », dont deux erreurs dans la conduite des opérations de maintenance (à Dampierre et Gravelines) qui révèlent à l’opinion un sujet d’inquiétude pertinent quant à la complexité des installations à gérer quotidiennement et des conséquences pouvant en découler à mesure de la perte de connaissances.

Un autre point d’importance est soulevé : les problèmes liés au vieillissement des installations. Cela se traduit par l’usure des grappes de contrôle des réacteurs 900 MW qui se révèle plus rapide que prévue (d’où un blocage significatif à Gravelines) ; cette usure entraînant le non-fonctionnement d’une sécurité essentielle qu’est le contrôle de la réactivité. Sont soulevés également des défauts sur les piquages de pressuriseurs des tranches 1300 MW (soudures inconelles) pouvant être initiateurs d’un d’accident grave, des fissurations circonférentielles des tubes des générateurs de vapeur pouvant mener à des ruptures multiples et à un accident difficile à gérer… Et en marge pour compléter le tableau, une erreur sur le logiciel de protection et le gonflement des râteliers de stockage de combustible auront été des difficultés « dérangeantes ».

Au niveau des générateurs de vapeur, ce phénomène d’étranglement des tubes au niveau des orifices de passage dans les plaques entretoises, résultant d’une corrosion accélérée du métal de ces plaques, est un phénomène nommé « denting » (analogue à celui constaté aux Etats-Unis il y a quelques années, pour lequel des fissurations par corrosion sous contrainte s’ensuivent). L’origine exacte de ce défaut restait alors à déceler). Cela entraine aussi des déformations à la base des tubes des générateurs de vapeur des tranches 1300 MW, dues à la présence de boues et de particules métalliques.

Tous ces points apparaissent anormaux au regard des attendus en mode de fonctionnement normal. Il prévaut d’en solutionner les problèmes d’ordre vitaux. Et Tanguy de souligner le danger que serait de mettre en compétition gains de productivité et amélioration de la sûreté. Car des mauvaises pratiques pourraient être redoutées : s’il n’est officiellement pas question de « faire la course aux arrêts courts » sous prétexte de souci de productivité, qu’il convient que les managers gardent comme objectif primordial de privilégier la qualité des opérations d’arrêt, au quotidien apparait une certaine difficulté à « l’exploitation d’un parc nucléaire de plus de 50 unités, selon des conditions satisfaisantes de sûreté et de disponibilité, compte tenu de contraintes administratives et budgétaires ».

Tanguy souhaite qu’EDF prenne pleinement conscience de la spécificité du nucléaire, et de l’importance de l’enjeu que représente sa sûreté. Qu’à ce titre le risque d’accident ou d’incident nucléaire, aussi mineur soit-il, ne doit être ignoré. Qu’il convient d’éviter toute séquence incidentelle autant que faire se peut (celle de Bugey en 1984 lui revient sans doute en tête ?), qui laisserait l’installation dans un état de sûreté dégradée et mettrait en cause la conception comme l’exploitation. Il en va d’abord de l’image d’EDF dans l’opinion, point de naissance de défiance et de perte de confiance. Tanguy redoute d’autant plus des accidents qui impliqueraient des contrôles dans l’environnement, et « feraient certainement l’objet d’une exploitation médiatique intense ». A ce titre, c’est sans conteste le risque de rupture brutale d’un ou plusieurs tubes de générateurs de vapeur qui s’avère lui être le plus préoccupant, compte tenu de l’état de ces générateurs dans un grand nombre de tranches.

Et Tanguy d’enfoncer le clou et d’affirmer ses craintes : « la probabilité de voir survenir un tel accident dans les quelques années à venir […] n’est pas négligeable. C’est pourquoi il est très important que les exploitants soient bien préparés à faire face à ce type d’accident ».

Tanguy joue les mauvais augures

 

De tous ces points, Tanguy conclut et ouvre à une perspective terrifiante.

Si la probabilité de voir survenir un accident grave, conduisant à un risque radiologique et au déclenchement du Plan Particulier d’Intervention (PPI, dont nous reparlerons) ont été évaluées à 1/100 000 par an et par tranche, Tanguy considère que, dans l’état actuel de sûreté du parc EDF, la probabilité de voir survenir un tel accident sur une des tranches du parc dans les 10 ans à venir peut être de quelques pour cent !

Soit tout de même une augmentation du risque de quelque 100 fois. On a connu des fourchettes et des louches plus nanoscopiques…

Rappelons que la probabilité d’un événement est définie comme la fraction de résultats positifs dans une très grande série d’essais répétés. Dans ce contexte probabiliste, tout dysfonctionnement est susceptible de fournir des éléments d’informations pour l’estimation des risques. Mais, subséquemment, l’expérience nécessaire pour une estimation fiable des probabilités demanderait une durée d’opération des centrales qui dépasse largement leur durée de vie programmées à quelques décennies. Mathématiquement, le « risque » d’un accident est donc le produit de la « fréquence probable » multiplié par la « gravité » d’accidents. La première des deux notions est quasiment impossible à calculer, tandis que la deuxième est une qualité et reste donc non quantifiable. Ce qui n’empêche pas les assurances d’estimer des coûts d’accidents et de permettre de contracter…

L’Inspecteur Général pour la Sûreté Nucléaire revoit donc à la hausse un chiffre issu de l’étude probabiliste de sûreté (EPS) internationalement considéré comme pertinent ! Voyez le toupet !? Inutile de dire que si l’accident n’a pas eu lieu depuis, c’est que l’étau se resserre et que la probabilité augmente dans le même temps compte tenu de l’état des installations nucléaires de base qui se dégradent à mesure…

L’effet de ce chiffrage est terrible. Aussi, Tanguy précise dans la continuité utilement qu’il ne faut pas dramatiser, que la conception des tranches REP est « globalement bonne ». Mais cet avenir proche invite à rester « à l’affût de tout événement qui peut indiquer un risque de perte brutale d’un équipement important pour la sûreté, ou encore de toutes les sources de cause commune, tel l’incendie ou l’inondation, qui peuvent rendre indisponibles des équipements redondants ».

Coûte-que-coûte, Tanguy souhaite éviter cette issue fatale pour ce secteur dans son ensemble et en améliorant significativement le niveau de sûreté des centrales, ce qui supposerait de passer par des moyens supplémentaires, un étiquetage plus efficace des matériels dans les centrales (reconnu comme très défectueux), une libération des contraintes du temps (responsables opérationnels comme exécutants étant poussés à la rapidité dans leurs interventions, cependant que leur charge de travail et de procédures s’accroît continuellement).

Devant sa franchise, on comprend que le rapport Tanguy ait été tenu éloigné de toute publication officielle et ait suscité autant de réactions. Ou est-ce finalement parce qu’il n’était pas destiné à être rendu public que son contenu aura été aussi franc ? En tout cas, il y est directement question du vieillissement des centrales mal maitrisé et dont les calculs se révèlent déficients. Et donc de l’avenir du secteur, puisqu’à cela se sont agglomérés des scandales de malfaçons qui ne font qu’accélérer la corrosion prématurée des structures vitales au bon fonctionnement des réacteurs.  La probabilité d’un accident consécutif s’en trouve-t-elle logiquement revue à la hausse ?

La sûreté ou un sentiment de sûreté ?

 

La sûreté, c’est la base de la confiance dans le nucléaire. Elle fait référence aux risques potentiels des installations et surtout de la diminution de ces risques potentiels au minimum possible. A cette de réduction minimale, des efforts d’investissements importants sont effectués par EDF, selon EDF. Et EDF n’a jamais renoncé à se comparer aux autres industries pour montrer lesdits investissements comme colossaux. Mais alors, pourquoi de telles sommes pour ce secteur ? Est-il plus à craindre ? Ou vise-t-il d’abord à protéger l’outil de production et l’investissement initial qu’il représente ?

  Une voiture peut rouler à vive allure sur autoroute avec des pneus lisses et des freins défaillants. Tant qu’il n’y aura pas de problèmes de circulation et que la chaussée sera sèche, le chauffeur pourra se vanter des moyennes éblouissantes réalisées

En France, de tout temps, la sûreté repose sur un triptyque : la qualité de la conception, de la construction et de l’exploitation, d’après la réglementation (août 1984). Et cela reste ainsi défini, avec quelques variantes selon que ce soit EDF ou l’AIEA qui parle.

  Ensemble de dispositions permettant d’assurer le fonctionnement normal d’une centrale nucléaire, de prévenir les accidents ou les actes de malveillance et d’en limiter les effets tant pour les travailleurs que pour le public et l’environnement. Ces dispositions doivent être prises aux stades de la conception, de la construction, de la mise en service, de l’utilisation, de la mise à l’arrêt définitif et du démantèlement d’une installation nucléaire ou d’un dispositif de transport de matières radioactives, selon le lexique de l’ASN

 

La qualité de la conception est essentielle. Cela explique sans doute pourquoi certaines centrales sont situées au cœur d’un site géographique comprenant plus de 1 500 000 habitants dans un rayon de 50 km. Pourquoi certaines estimations du volume d’eau du circuit primaire se sont advenues être plus importantes lors de la construction du gros œuvre que ce qui avait été calculé dans un premier temps (engendrant un volume d’eau évaporé plus important que prévu en cas de rupture de canalisation, donc une pression dans l’enceinte plus élevée que prévue), volumes majorés contrebalancés par une hauteur du bâtiment du réacteur augmentée (1,60m), ce qui n’était pas sans conséquence sur la limite élastique des aciers du ferraillage en cas de séisme…

La qualité de la construction peut alors être abordée par exemple au sujet des 15 à 20 coudes moulés du circuit primaire des réacteurs. Coudes à la tenue essentielle quand on sait que ce sont 65 000 tonnes d’eau par heure (à environ 300 degrés et sous une pression de 155 bars) qui circulent dans ce circuit primaire. Seulement voilà, des reprises de défauts d’états de surface consécutifs au moulage ont dû être effectuées parfois à cause de sous-épaisseurs (de l’ordre de 15% maximum). Pour faciliter les reprises voire en éviter certaines rendues difficiles techniquement et matériellement, ce sont les calculs qui ont été révisés pour répondre aux résistances théoriques « conformes aux exigences de la sûreté ». Un exemple parmi d’autres problèmes de défectuosités de montage ou de malfaçons en fabrication (fissurations sur les plaques tubulaires de générateurs de vapeur, sur divers autres composants tels le pressuriseur) dont des explications peuvent être trouvées par la simplification de procédure technique proposée pour gagner en productivité.

La qualité de l’exploitation enfin. Elle est de principe. Comme lorsqu’une fuite est réparée sans en avertir les autorités de sûreté même s’il en est fait pourtant obligation. Bref, EDF a quelques largesses lors de cette période.

Mais heureusement, la sûreté s’appuie également sur les retours d’expérience (Rex), qu’ils portent sur de petits incidents courants ou sur des accidents majeurs. Parfois pour en dévaluer la technologie étrangère et se parer de meilleurs atouts matériels, techniques et technologiques. Pourtant, cela n’empêchera nullement les soupapes de sûreté du circuit de refroidissement du réacteur de Gravelines de réagir identiquement à celles de Tree Mile Island en avril 1979, faisant varier le volume du circuit primaire de façon dangereuse. Le Rex était bien disponible depuis. Ces soupapes devant être remplacées au fur et à mesure, elles n’en soulignent pas moins les problèmes liés à une technologie délicate et à l’inertie d’un tel programme colossal quand il est affaire de remplacements de pièces, de tableaux d’affichage des salles de commande désuets… sur de nombreux sites communément affectés.

Enfin, dans le cadre de la sûreté, la formation du personnel et la rédaction de notices d’intervention permettant d’effectuer les bonnes manœuvres sont une nécessité. Nous en reparlerons quand il s’agira de préciser les métiers du nucléaire et les pertes de savoir consécutives aux maintenances sous-traitées.

La sûreté ‘made in France’ recèle une bien subtile particularité. Nous l’avons évoqué ci-dessus : la définition française est en-deçà de la définition internationale de l’AIEA puisque « l’obtention de conditions d’exploitation correctes » devient dans le droit français des conditions « relatives à la conception, à la construction et au fonctionnement ». Si bien que le champ d’application des « dispositions techniques et mesures d’organisations » sont prises en vue de prévenir les accidents.

En sus, la France a de longue date comme préoccupation majeure de garantir à ses partenaires et clients des coûts de production présentés comme faibles, eu égard à la nucléarisation générale de son territoire (deux installations nucléaires par million d’habitants) à marche forcée.Ce qui n’a pas été sans conséquence législative directe : l’Etat a autorisé le développement de la filière nucléaire avant de légiférer et de réglementer cette industrie en transcrivant des textes internationaux et en adaptant des textes anciens comme par exemple un décret de 1926 sur les bateaux à vapeur. Oui, en France, le droit devant légiférer le secteur nucléaire a été postérieur au choix de recourir à cette technologie, malgré le souci primordial de sûreté dont les gouvernements voulaient parer cette industrie.

Une inscription dans les textes interviendra donc vers 1984. La sûreté est alors comprise comme un arbitrage entre droit de l’environnement et de la santé publique et intérêts économiques. De là en est découlée une sûreté exclusivement évaluée à l’aune de probabilités et des statistiques.

 

Un accident nucléaire n’est-il que fatalité ? C’est oublier un peu vite les confections frauduleuses, malfaçons et scandales qui émaillent les années nucléaires. Aussi ne faut-il transiger et laisser se dégrader le contrôle de sûreté qui encadre l’exploitation des installations nucléaires malgré les moyens insuffisants données à l’ASN.

Et il faut relire alors ce qu’écrira Pierre Tanguy, en 1995, quand il reviendra sur le fonctionnement du parc électronucléaire français.

  Jusqu’aux années 90, la France avait échappé au caractère conflictuel aigu et quasi permanent qui présidait depuis quelque 10 ou 15 ans aux relations entre les exploitants et les autorités de sûreté dans les grands pays nucléaires comme les USA ou la RFA. […] Les années qui ont suivi Tchernobyl ont vu dans notre pays une certaine dégradation des relations entre autorités de sûreté et exploitants, notamment entre EDF et la DSIN [future ASN]. Début 1992, l’autorité de sûreté reprochait à l’exploitant d’être plus soucieux de produire que d’accorder une priorité absolue à la sûreté. A l’appui de ce reproche, la DSIN citait des engagements non tenus, un nombre important d’incidents impliquant le non-respect de consignes, un manque d’anticipation des problèmes potentiels, etc. L’exploitant pour sa part considérait qu’il était l’objet d’une extension permanente du champ réglementaire, au détriment de sa responsabilité propre, et de tracasseries et d’exigences souvent disproportionnées par rapport à la nature des problèmes réels de sûreté soulevés. Il constatait que l’autorité de sûreté privilégiait l’avis des « contre-pouvoirs » tels les médias, les syndicats, et certains « contre-experts » indépendants, aux dépens d’une analyse objective des questions techniques. En bref, le climat était devenu quelque peu détestable dans les années 1991-1992 et ceci ne pouvait que nuire à la sûreté à plus ou moins longue échéance. […] Il était clair pour nous qu’une amélioration passait par la restauration du dialogue technique dont l’efficacité et les vertus avaient fait leur preuve dans un passé proche, entre l’exploitant, l’autorité de sûreté et ses appuis techniques. La situation exigeait au préalable des corrections de dysfonctionnements internes, qui existaient sans doute chez tous les acteurs, mais qu’il appartenait d’abord à l’exploitant (EDF ou CEA) de prendre en charge en ce qui le concernait. Elles devaient se traduire notamment par une plus grande formalisation des engagements qu’il était amené à prendre vis-à-vis de l’Autorité de Sûreté et une plus grande rigueur dans la tenue de ces engagements.

Tout est dit. Des obligations inhérentes de l’exploitant et de ses responsabilités, concernant les questions techniques, mais aussi du rapport que ce dernier met en place avec la population afin de susciter l’adhésion, en tentant de s’extraire des influences socio-politiques extérieures jugées néfastes. Brèfle. Obtenir une sûreté efficiente, gagner la confiance, pour ne plus susciter de craintes ou la perception d’un risque majeur.

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