Le Mycle du nucléaire 

Peu de spécialistes sont capables de connaître tout du cycle du nucléaire et de maintenir un tel niveau de connaissances qu’ils en deviendraient une référence internationale. Mycle Schneider est de ceux-là. Et cette renommée n’est pas déméritée. Une belle performance parmi d’autres. Ses compétences sont carrément louées aussi bien par les pro que par les anti-nucléaires, à la faveur d’un rapport annuel très attendu. Vous vous demandez comment il est possible de rassembler telles dispersions ? Ce travail titanesque vous est présenté.

Plus de trente ans que le zigue s’escrime à rassembler ce qui concerne le nucléaire civil dans le monde et résumer les documents denses afférents en une analyse complète et bien digérée. Et cela tient dans un rapport unique annuellement très attendu. Mycle Schneider s’impose maintenant comme l’un des meilleurs experts du domaine, parmi de nombreux officiels pourtant largement financés.

Sa vie, son oeuvre 

 

Né en 1959 en Allemagne, Schneider vit en France mais, en tant que consultant international indépendant sur l’énergie et la politique nucléaire, est un véritable globe-trotter. Pour les besoins de son travail sacerdotal, forcément. C’est en 1983 qu’il crée Wise, puis Wise-Paris (il en a été le directeur jusq’en 2003) aux côtés de Yves Marignac, pas moins spécialistes parmi les spécialistes. Wise-Paris est une agence également indépendante diffusant de nombreux rapports copieux, des études éclairantes pour les journalistes et les institutions. Schneider a également été membre fondateur du renommé International Energy Advisory Conseil.

Brèfle, la réputation de l’agence en général et de Mycle Schneider en particulier n’est plus à faire. A tel point que le CNRS, des ONG (GreenPeace, WWF…), des gouvernements (ministère de l’Energie belge, ministères de l’Environnement français et allemand, spécialiste de la sécurité nucléaire en Grande-Bretagne …), le parlement européen, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)…  et même carrément l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) font appel à leurs services. Parmi les faits d’arme de Mycle, citons en exemple une enquête sur les déchets de plutonium et les convois qui les transportent entre la France et le Japon.

Parmi tous les rapports produits, un fait unanimement autorité et est attendu plus que tout autre : le ‘World Nuclear Industry Status Report’. WNISR pour les intimes. Sur plus de 300 pages, toute l’industrie nucléaire dans le monde entier y est passée en revue. Un rapport qui fait largement référence en matière d’énergie commerciale.

Il évalue de manière très détaillée les performances passées et présentes de l’industrie, selon un système multicritères, une analyse qui porte sur la planification, l’octroi de licences, les questions d’implantation, la construction, l’exploitation, l’âge, la durée de vie les extensions et le démantèlement.

Le plus rapport de tous les rapports 

En matière de données, nous pourrions nous référer à la Société Française de l’Energie Nucléaire (SFEN). Ou encore à l’OCDE, à l’AIEA. Et bien non. Autant éviter les biais de sélection et se plonger dans un document référence, filon pour le SFEN lui-même.

La source utile pour une vision générale et détaillée de l’industrie nucléaire dans le monde se trouve indubitablement du côté de chez Mycle. Cela fait maintenant plus lurette que Schneider propose par ce document fouillé une base factuelle aux débats sur les politiques nucléaires. Objectif officiel : y préciser les données pointues, donner des définitions détaillées concernant les réacteurs en construction, en fonctionnement, en cours de démantèlement, produire des chiffres justes.

L’édition 2019 analyse sur 323 pages l’état de l’industrie nucléaire dans le monde. Mais il est une grande nouveauté cette année : un dernier chapitre est consacré à l’évaluation de l’option nucléaire comme moyen de combattre l’urgence climatique. Sa conclusion a d’ailleurs le mérite d’être dénuée d’ambiguïtés (voir infra). Bon, soyons justes : pour produire un tel rapport, les mains de Schneider n’y suffisent pas. Et ce ne sont pas moins de huit experts interdisciplinaires de six pays qui ont contribué aux travaux à ses côtés (voir infra itou).

Des atomes tout ridés

 

Après soixante-dix ans d’existence et de fortes politiques d’investissement (ce sont apparemment 30 à 40% des financements publics qui auraient été destinés au nucléaire entre 1974 et 2003), la part du nucléaire dans la production mondiale d’électricité s’établit à moins de 10 %, soit à peine 2 % des consommations finales d’énergie. Des prévisions très optimistes projettent une part de 5% d’ici 2030, mais cela semble peu réalisable au regard des sommes exigées et des constructions en recul depuis six années consécutives et que le rapport renseigne encore.

Un recul indiscutable du nucléaire de part le monde. Et malgré les affirmations de leurs thuriféraires. D’abord car sont prises en compte les constructions en cours, assez anciennes parfois, et des projets plus ou moins bouclés financièrement, plus ou moins validés, plus ou moins viables… Aussi, la façon de comptabiliser l’énergie par certains organismes tels que l’AIEA n’aide pas à la comparaison objective. Comptabiliser l’énergie nucléaire en énergie primaire l’avantage en effet fortement. Malgré cet artifice comptable, les énergies renouvelables (y compris l’hydroélectricité) atteignent 12,2% de part, contre 6,3% pour le nucléaire. Mais voilà, compter en énergie primaire revient à compter dans la contribution du nucléaire toute l’énergie qui sort d’une centrale. Or, nous l’avons déjà vu, les 2/3 de cette énergie est de la chaleur rejetée dans l’environnement et donc définitivement perdue (sous forme de vapeurs d’eau, les fameux panaches blancs des tours de refroidissement entre autres). Dans le nucléaire, toute l’énergie produite n’est pas utilisée et utilisable. Les chiffres officiels relevés dans le rapport éclaircissent alors les comparaisons puisque seule l’énergie finale est prise en compte (reprécisons-le : un peu plus de 2% pour le nucléaire).

Il faut donc s’atteler à la lecture de ce pavé plutôt que de lui préférer des résumés produits par les parties prenantes du secteur. Ce que nous avons fait pour vous et avons résumé dans des articles connexes.

Qu’apprend-on dans ce rapport ?

 

Que la Chine continue de largement dominer le paysage nucléaire. A tel point qu’elle porte l’augmentation de la production mondiale d’électricité nucléaire. Chine exclue, la production d’électricité nucléaire baisserait pour la cinquième année consécutive. Attention, parallèlement, la Chine est le pays qui dépense le plus pour les énergies renouvelables bien au-delà des États-Unis, pourtant deuxième sur le podium. La Chine produit d’ailleurs plus d’énergie grâce à ses éoliennes qu’avec le nucléaire. Elle ne mise pas complètement sur le nucléaire, malgré les sommes en jeu, bien au contraire.

Que l’avancement du démantèlement dans le monde est plus ou moins bien renseigné par les pays concernés. Les statistiques officielles prennent en compte en effet l’arrêt définitif du réacteur mais pas la mise en œuvre dudit démantèlement. Ainsi, mi-2018, 173 réacteurs étaient définitivement arrêtés dans le monde, sans conclure de la suite donnée à leur démantèlement pourtant attendu et d’importance. Ainsi donc, sur les 173 réacteurs évoqués, 115 étaient à différents stades de démantèlement, pour seulement 19 entièrement démantelés (13 aux États-Unis, 5 en Allemagne et 1au Japon). Encore le démantèlement doit-il s’achever par la phase dite de green field (soit un terrain réutilisable pour d’autres usages que le nucléaire). Dans tous les cas, il ressort que la déconstruction est la période la plus longue de la vie d’un réacteur (les autres phases pouvant être découpées en ‘construction du réacteur’ puis ‘exploitation’). Aussi, même si aucune nouvelle construction n’était envisagée, les réacteurs feront encore longtemps partie du paysage, notamment en France.

Que nulle part dans le monde, la construction de nouveaux réacteurs ne répond aux règles basiques d’une économie de marché. C’est bien simple, aucune nouvelle construction n’est compétitive selon Schneider. Si certains projets demeurent, c’est pour d’autres considérations qu’économiques, parmi lesquelles l’interdépendance entre nucléaire civil et militaire. Lapalissade direz-vous. Mais c’est un fait, aujourd’hui, pour les pays qui détiennent l’arme nucléaire, la question est moins la production de matières fissiles que le besoin en infrastructures et en savoir-faire. La France répond de façon archétypale à ce schéma : elle possède suffisamment de plutonium en stock pour les armes nucléaires, mais il lui convient d’entretenir la qualité de cette matière fissile, via des opérations effectuées dans l’usine nucléaire civile de La Hague (historiquement, cette usine était financée par le Commissariat à l’énergie atomique, à moitié sur le budget militaire, à moitié sur le budget civil). Typique on vous disait. Aussi, la France n’envisage certainement pas d’abandonner un programme nucléaire civil qui finance en ce moment même l’entretien des matières fissiles militaires. Optimisation des ressources et bon sens budgétaire ?

L’arme climatique en plastoque

 

Les trois points évoqués précédemment n’étonnent guère au regard des anciennes éditions. Un certain continuum est respecté… Mais le dernier chapitre du rapport est certainement son point le plus acméique. Car, comme évoqué précédemment, le rapport aborde un sujet brulant pour la première fois : l’option nucléaire en tant que moyen de combattre l’urgence climatique. Et de tenter de répondre à une question cruciale : Quel est le rôle potentiel du nucléaire dans ce combat contre l’effet de serre ?

Réponse sans détour et l’argument principal des pronucléaires y est largement contredit : non, le nucléaire n’est pas une énergie « verte », n’est pas un moyen approprié d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Voilà bien l’une des principales conclusions du World Nuclear Industry Status Report 2019. D’abord parce que la part de l’atome dans l’énergie mondiale est très faible. Par là, même si cette énergie dégage moins de CO2, sa contribution à la lutte contre le changement climatique est en fin de compte alors pratiquement nulle. Encore que le dégagement de dioxyde de carbone par l’industrie nucléaire dépende de l’intégration ou pas de certaines externalités (lors de l’extraction du combustible uranique en pays étrangers, à l’occasion des constructions des unités nucléaires, etc.).

  Les options non nucléaires permettent d’économiser plus de carbone par dollar […] et par an que l’atome. Dans de nombreux pays nucléaires, les nouvelles [énergies] renouvelables peuvent désormais concurrencer le nucléaire existant.

Toujours selon le rapport, entre 2009 et 2018, les coûts du solaire commercial ont en effet baissé de 88 % et ceux de l’éolien de 69 %, alors que dans le même temps, ceux du nucléaire augmentaient de 23 %. Aussi, compte tenu du temps de construction de nouveaux réacteurs (de cinq à dix-sept ans de plus que pour le solaire ou l’éolien terrestre), la stabilisation du climat demande des investissements plus rapides et réactifs.

  On ne peut dépenser un euro, un dollar ou un yuan qu’une fois : l’urgence climatique exige que les décisions d’investissement favorisent impérativement les stratégies de réponse les moins onéreuses et les plus rapides. L’option nucléaire s’est constamment révélée comme la plus chère et la plus lente. [… De plus], le taux de renouvellement est trop bas pour garantir la survie de la technologie. Nous sommes face à une sorte de sortie du nucléaire ‘organique’ non-déclarée , selon Mycle Schneider

Voilà qui est on ne peut plus clair. Le nucléaire est en perte de vitesse partout dans le monde, voire est voué à disparaitre de lui-même, l’atome n’est plus compétitif. Et si le nombre de réacteurs en fonctionnement sur la planète a augmenté de quatre unités au cours du premier semestre 2019 (pour atteindre 417 tranches dans 31 pays), grâce à la Chine et ses deux réacteurs EPR de Taishan, cela reste moindre par rapport aux 438 réacteurs de 2002.

Source : WNISR 2019

Les énergies renouvelables « continuent à devancer le nucléaire dans quasiment toutes les catégories » ? Cela n’est pas sans importance. Car plusieurs scénarios du GIEC, dont l’objectif est de limiter l’augmentation de la température globale à 1,5°C, dépendent de l’expansion du nucléaire. Mais voilà, l’industrie nucléaire apparait incapable de livrer les quantités d’électricité supplémentaires au niveau de ce que ces scénarios exigent, tant en termes de coûts que de délais. Le nucléaire n’est donc, selon Schneider, pas un moyen efficace pour faire face à l’urgence climatique. Au contraire, il semble contre-productif, car les investissements énormes qu’il demande ne seraient alors pas disponibles pour d’autres options. De quoi remettre en cause la prolongation même de l’exploitation de réacteurs existants.

 

Brèfle, la Chine porte un secteur peu développé et en perte de vitesse. Le démantèlement des centrales largement vieillissantes est mal projeté et anticipé. Surtout, point d’orgue : au regard de l’évolution du parc nucléaire mondial et de ses avantages climatiques battus en brèche, quelques paroles fermes de promoteurs du nucléaires semblent être directement invalidées, telles « les énergies renouvelables seraient une production négligeable par rapport au nucléaire », « l’énergie nucléaire est en plein développement sur la planète »… Et le MIT lui-même en sort assez contré.

Voilà pour les grandes lignes. Le rapport vous est détaillé dans les articles connexes.

 

 

Les autres petites mains du rapport

 

Aux côtés de Mycle Schneider, une équipe de choc, quelques autres pointures.

Antony Froggatt participe depuis plus de 20 ans à la publication du rapport de l’industrie nucléaire mondiale. Il est spécialisé dans la politique mondiale de l’électricité et la compréhension du changement climatique. Il a également travaillé comme consultant indépendant pendant deux décennies auprès de groupes environnementaux, d’universitaires et d’organismes publics en Europe et en Asie.

Julie Hazemann est ingénieure, a entrepris des travaux de modélisation et de visualisation des données pour la base de données sur les réacteurs nucléaires du rapport.

Diana Ürge-Vorsatz est professeure et ancienne directrice du Centre pour le changement climatique et la politique énergétique durable. Elle est vice-Présidente du Groupe de Travail III du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Tadahiro Katsuta est titulaire d’un doctorat en physique des plasmas de l’université d’Hiroshima et est actuellement professeur à Tokyo. Ses recherches portent sur les problèmes de gestion des combustibles usés au Japon et et également sur l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Il fait partie de la Commission de réglementation nucléaire du Japon.

M.V. Ramana travaille sur le désarmement, la sécurité mondiale et humaine et est membre du Groupe international sur les matières fissiles (IPFM).

Amory B. Lovins est conseiller en énergie auprès de gouvernements (y compris le ministère américain de l’énergie et de la défense) et de grandes entreprises dans plus de 70 pays depuis plus de 45 ans.

Christian von Hirschhausen est spécialiste sur la réglementation et le financement des infrastructures, principalement de l’énergie, et est un conseiller régulier de l’industrie et des décideurs politiques (Banque mondiale, Commission européenne, Banque européenne d’investissement…). Il coordonne un projet de recherche sur l’énergie nucléaire en Allemagne, en Europe et à l’étranger.

Ben Wealer est ingénieur dans la gestion de l’énergie et des ressources à Berlin, dans la même université que son homologue allemand ci-dessus. Son domaine de recherche est l’économie de l’énergie nucléaire (modèles pour le démantèlement des centrales et la gestion des déchets radioactifs), l’économie de la construction de nouveaux réacteurs nucléaires et les questions de double usage de l’énergie nucléaire.

Agnès Stienne est une artiste, cartographe et graphiste indépendante. Elle a travaillé pour Le Monde Diplomatique, et le site Visioncarto.net.

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