Les Radiations, c’est Bon pour les Gencives

Dès les premières années de sa découverte, la radioactivité a intrigué, a fasciné, pour être rapidement perçue comme bienfaisante. Cet engouement aura engendré des applications innombrables, en particulier médicales. Mais pas toujours heureuses. Ce n’est qu’au prix de nombreuses déconvenues que la Science s’est finalement évertuée à normer officiellement son usage.

Des crayons de radium / source : wikipédia

Pour comprendre le nucléaire, il faut en passer par quelques rappels, un peu rébarbatifs. Trois fois rien. Ou plutôt, quatre articles tout au plus. Cet article-ci reprend succinctement les débuts foisonnants de la découverte de la radioactivité, ses applications plus ou moins farfelues, finalement ses restrictions d’utilisation. Il fait partie des bases incontournables pour prétendre plonger dans cet univers dense. Aux côtés des quelques autres en ligne ou en cours d’écriture : qu’est-ce que la radioactivité ? Comment fonctionne une centrale nucléaire ? Quelle histoire des débuts de l’épopée du nucléaire civil en France ?

Un produit magique

 

Tout débute en 1896. Henri Becquerel découvre fortuitement l’émission d’un rayonnement intrinsèque aux cristaux d’uranyle et de potassium. Ces rayons « uraniques » sont ensuite étudiés par Pierre et Marie Curie qui décèleront l’origine de ces rayonnements : l’uranium.

En ce début du XXe siècle, l’effet lumineux de ces minerais intrigue. Il apparait même que ces rayons permettent de voir les os à travers les masses molles du corps. Voilà qui revêt un potentiel magique. On assiste alors à un développement spectaculaire du marché des produits à base de radium, tout domaine commercial confondu. Les secteurs pharmaceutique et médical, en premier lieu, n’y échappent pas.

Des rayons qui soignent tout

 

Comme le guérisseur-magnétiseur Moussa Magassa qui prospecte par chez vous chaque année, la radioactivité est supposée tout soigner. Et fort rapidement, toute maladie est traitée aux rayons X. Les dermatologues sont les plus fervents utilisateurs de cette fantastique découverte : on irradie l’eczéma, le psoriasis, les verrues, les furoncles, l’acné, les dermatoses prurigineuses… Et même la teigne ! De leur aveu, ce sont près de 80 pathologies qui peuvent être traitées, asthme compris. Rien que ça. Curiethérapie et radiumthérapie sont prescrites à tous, petits et grands, jeunes et vieux.

On voit éclore des sources thermales spécialisées. On y vante la radioactivité naturelle de leurs eaux : à Vichy, à Plombières et dans bien d’autres stations, l’eau jaillit légèrement radioactive. La publicité arguait partout des bienfaits de cette ‘source naturelle de vie’. Et comme l’effet bénéfique semblait diminuer avec le transport (de part la courte période de 92 h du radon contenu dans ces eaux), de nombreuses « fontaines au radium » et des inhalateurs à radon (un gaz radioactif) ont été vendus pour faire bénéficier chez soi de l’eau miraculeuse censée régénérer les tissus, enrichir ses poumons de l’air salvateur. On pouvait irradier s aboisson préférée comme aujourd’hui gazéifier à loisir grâce à la machine à soda… (comparaison n’est pas raison !)

De nombreuses sociétés qui commercialisent déjà des produits au radium se lancent dans ce nouveau créneau prometteur. Leurs “cafetières à radium” et “fontaines à radium” feront partie des plus belles réussites commerciales du marché des produits radioactifs à destination du grand public, grâce à leur facilité d’usage (une capsule de sels de radium est logée à l’intérieur de l’appareil, l’eau se charge sur son passage et devient alors radioactive). Grosse tendance. Finalement, le parallèle avec SodaStream n’était peut-être pas inintéressant ?…

L’industrie pharmaceutique propose également quantité de produits ‘à base de radium’ pour soigner aussi bien la bronchite, l’anémie (Radiovie par exemple). Mais aussi des pommades, des compresses (Radiumcure), les ampoules de radon pour les blessures de guerre, des suppositoires (Supporadol pour combattre les hémorroïdes), des produits pour restaurer la vitalité sexuelle (Radiviril), des capotes (Nutex)…

Tout au long des années vingt (1920, je le précise à l’intention de la génération Z qui parcourerait ces lignes), les médecins rédigeront à la chaîne des ordonnances de radium pour l’arthrite, la goutte, l’hypertension, la sciatique, le lumbago et le diabète.

La pharmacopée ne cesse de croître : les tuberculeux gobent de la Tubéradine, l’Artoradine soigne l’artériosclérose, la Digéradine favorise la digestion, Vigoradine permet de lutter contre la fatigue… Face à cette multiplication des articles, des produits tout-en-un sont proposés pour simplifier la posologie miracle.

source : wikipédia

 

Enfin, le radium est un médicament incroyable pour les femmes : hystérisées (forcément…) par les conclusions psychanalytiques freudiennes, elles subissent des irradiations de leurs ovaires à toutes fins de traitements de la dépression. Voire de l’utérus en cas de saignements excessifs lors des menstruations. Mais, rassurez-vous, on ne leur réserve pas que des traitements traumatisants.

Sois belle et radieuse 

 

Dans la cosmétique, on confectionne des poudres et des crèmes de beauté irradiantes telles Alpha-radium, des savons Eler, du dentifrice radioactif au thorium Doramad, des shampooings, des rouge-à-lèvres, des eaux de toilette, des parfums, des sels de bain, des lotions capillaires… Votre femme pouvait enfin être rayonnante.

En 1932, Tho-Radia déclinait toute une gamme de produits de beauté, afin d’embellir les femmes avec ses crèmes de visage à base de thorium et de cadmium. C’est le L’Oréal de l’époque (nous ne sommes plus à une comparaison foireuse près). Le récit de l’histoire de cette marque est saisissant : on y prend conscience de la ferveur industrielle, puis populaire et consumériste à l’endroit des éléments radioactifs découverts.

Comme de fins observateurs avaient constaté qu’une dose plus importante de radiations faisait tomber les cheveux, des instituts de beauté se sont dotés de machines à rayons X pour débarrasser les clientes de ‘pilosités du visage disgracieuses’.

Quant aux bébés, ils n’étaient pas moins oubliés. La laine Oradium était mise au point pour confectionner leurs vêtements. Envelopper de leur layette, les bébés, en raison de ses ‘extraordinaires effets de stimulation organique et d’excitation cellulaire transmis par le radium’, étaient vitalisés. Mais on trouvait aussi de l’alimentation pour nourrisson, des oreillers pour un sommeil réparateur, des draps, des sous-vêtements, etc.

Alors que la cocaïne venait d’être retirée de la recette du Coca-Cola, qu’auraient été ces nouvelles années sans Zoé, un soda atomique, ‘une boisson tonifiante et rajeunissante’ parmi tant d’autres ?

Comme il fallait faire profiter cette découverte à tous les êtres vivants, il existait même des aliments pour bétail (Provaradior), un appât radioactif capable d’attirer les poissons (Radia). Les plantes n’étaient pas négligées non plus puisqu’existaient des engrais radioactifs permettant de stimuler leur croissance.

Mais les propriétés ‘surnaturelles’ des rayons X et du radium ne seront pas sans attirer aussi l’intérêt de bien d’autres secteurs industriels.

Vive le progrès !

 

Tout le monde était enthousiaste. Et de nombreux objets du quotidien auxquels sont adjoints les bienfaits vénérables de la radioactivité en général, du radium en particulier vont apparaître dans les rayons de tous les marchands. C’est l’effervescence.

Parmi eux, des montres, réveils… Car des peintures radioluminescentes à base de radium puis de tritium destinées aux cadrans et aiguilles d’horlogerie vont permettre de voir l’heure en pleine nuit noire. C’est la solution hautement technologique qu’a entreprise de produire à la chaîne la société Bayard (située près de Dieppe en Seine Maritime) pour ses pendules et réveils à partir de 1902. L’industrie horlogère entière suivra le pas et sortira en série ce genre d’articles, ce qui n’a pas été non plus sans intéresser l’armée afin de faciliter le travail de ses troupes durant les nuits de la Première Guerre Mondiale que les obus allemands n’enluminaient pas assez…

Les PTT (devenus France Télécom) ont mis au point des millions de parasurtenseurs (des parafoudres) dès la fin des années 1940, destinés à protéger les lignes téléphoniques et contenant des éléments radioactifs (radium, tritium et thorium). Des aiguilles au radium ont été distribuées aux hôpitaux entre 1910 et 1950. A été breveté un paratonnerre à tête radioactive, installés par dizaines de milliers sur les toits des édifices. La conception des premiers détecteurs de fumée a nécessité du radium. Enfin, nous pouvons citer l’horloge atomique, pour le coup indispensable pour vous déplacer avec l’aide de votre GPS et ne pas manquer le rôti Orloff ce dimanche chez votre belle-mère.

Ce véritable engouement populaire et industriel était manifeste. Seule l’imagination pouvait limiter les applications possibles. Une imagination pourtant déjà débordante : chez les marchands de groles, fleurissaient les foot-o-scopes (encore nommés pédoscopes), boîtes permettant de vérifier que les os du pied rendus visibles par les rayons X ne frottaient pas trop sur les rebords des chaussures du client. Bien-être garanti, même si les doses encaissées restaient largement ignorées.

Des décennies éblouissantes ! Certains éléments radioactifs y étaient donc valorisés du rôle de produits miracles. Destinés à tous et toutes ! Tant et tellement utilisés en toute situation que le radium était dix fois plus cher que le diamant entre les deux guerres (un cours boursier très prometteur à l’époque, pas comme cette cryptomonnaie).

Une idée pas si lumineuse

 

Mais voilà, le revers de la médaille n’allait pas tarder à se révéler. Guère brillante la médaille finalement. Pour ces salariées par exemple qui travaillaient à l’usine Bayard, manipulaient des peintures aux sels de radium et saisissaient la pointe des pinceaux avec leurs lèvres pour l’effiler, l’ingestion des résidus radioactifs encollés étaient quotidienne. Plusieurs dizaines d’entre elles développèrent des pathologies multiples telles gencives noirâtres à cause des rayonnements, ruptures de mâchoires lors d’extractions dentaires, cancers au niveau des sinus, en certaines zones du crâne, nécroses osseuses des mâchoires, cancers des lèvres, de l’estomac…

source : wikipédia

Quant à celles qui se faisaient épiler en instituts de beauté, on remarqua rapidement que ce genre d’utilisations occasionnait des dégâts au niveau des gencives… Madame ne faisait pas décrocher les mâchoires au sortir du soin, c’est la sienne qui branlait.

Pourtant, les rayons X continuèrent à être utilisés pour des considérations esthétiques sans aucune règlementation jusque dans les années 1950.

Les rayons étaient donc supposés guérir de tout, être un remède quasi-universel. Ils étaient vénérés et cette nouvelle technologie fascinante devaient remplir des prouesses et octroyer des bénéfices innombrables. Cet engouement allait durer plus de quarante années, avant que les scientifiques fassent démonstration des avantages inexistants. Voire des méfaits. Entre temps, une multitude d’individus ont été irradiés inutilement, pour des problèmes parfois bénins.

Aussi, des localités ont été contaminées. Entre 1900 et 1957, la Société nouvelle du radium (Gif-sur-Yvette, Essonne) fabriquait des aiguilles et pastilles de radium. Le sol de ce quartier industriel y a été fortement contaminé, et une radioactivité importante y perdure.

Des milliers, des dizaines de milliers (combien véritablement ?) d’articles en tout genre contenant de la radioactivité sont encore en circulation (dans les brocantes, les vide-greniers…).

Folie que ces années folles ? Aberration que cette obnubilation populaire face aux pouvoirs des radiations comme une tribu primitive devant le feu… ? Pas seulement. La croyance existe encore. En la Merry Widow Health Mine (Montana), il est aujourd’hui encore question de soigner les personnes souffrant d’arthrite, de sinusite, de migraine, d’eczéma, d’asthme, de rhume des foins, de psoriasis, d’allergies, de diabète et d’autres maux. Ca ne vous rappelle rien ? Si vous souhaitez vous y rendre, prévoyez des congés de l’ordre de dix ou onze jours, à raison d’une heure et demie dans les mines, trois fois par jour… Cette présence naturelle de radon dans les eaux thermales est encore mise à profit dans certains établissements thermaux qui pratiquent une thérapie particulière, “la thérapie radon”, afin de traiter des pathologies respiratoires ou rhumatismales… Cette thérapie est pratiquée dans plusieurs stations, comme à Jachymov en République Tchèque ou à Bad Brambach en Allemagne, à Misasa au Japon, en Russie…

En attendant, des parasurtenseurs sont encore accessibles et exposent les intervenants d’Orange malgré l’usage des radioéléments prohibés depuis 1978 (près d’un million répertoriés encore en 2002 selon le cabinet d’études Hémisphères), des boutons d’ascenseurs ont été repérés comme radioactifs, des pendentifs, colliers et  bracelets énergétiques sont vendus par Energy’s Stones, des matelas radioactifs ont été produits en Corée du sud avec de supposés bénéfices pour la santé et des tapis…

Enfin, de nombreuses montres sont encore aujourd’hui munies de revêtements radioluminescents, en toute ignorance des horlogers et des clients. Cette source radioactive n’est guère signalée ou de façon bien absconse. Dans le doute, il faut savoir distinguer sans l’appareillage adéquat. Sachez alors qu’une matière fluorescente a la propriété d’émettre de la lumière lorsqu’elle a été exposée à une source de rayonnement : l’énergie est absorbée, emmagasinée puis restituée sous forme d’une lumière visible dans l’obscurité, subséquemment une fluorescence a une durée de vie limitée dans l’obscurité totale. Tandis qu’une source radioluminescente est pratiquement constante à l’échelle de quelques mois : même si la montre est laissée dans l’obscurité complète pendant plusieurs mois ou même plusieurs années, elle brillera toujours autant (l’émission n’est cependant pas éternelle, le tritium de ces revêtements ayant une période radioactive ou demi-vie d’environ 12 ans, signifiant qu’il faut 12 ans pour que son activité diminue de moitié, près de 25 ans pour qu’elle ne soit plus que du quart…). Rendez donc cette montre de mariage à pépé !

Conclusion scintillante

 

En France, les représentations du nucléaire ont changé au fil du temps. Il a d’abord été considéré comme une source positive et valorisée pour les soins : des rayons X utilisés à la fin du XIX e siècle dans les premiers services de radiologie au radium mobilisé pour soigner les corps, renforcer les organismes.

Une régénération des tissus et cellules finalement toute mythique et illusoire. Les effets délétères avaient pourtant bien vite été connus et démontrés. Pierre Curie souffrait de douleurs chroniques ostéo-articulaires et était épuisé. Et Marie Curie était en plus mauvaise état de santé encore : anémique, avec des problèmes respiratoires, atteinte d’une cataracte, opérée des reins à la suite de douleurs rénales, la moelle osseuse déficiente, brûlée aux mains à force de manipuler le radium et la peau desquamant… Marie Curie était un catalogue de pathologies !

Malgré les dangers et la toxicité avérés relevés par les scientifiques, l’utilisation du radium n’a pas été encadrée au début des années 1920. Ce n’est que fin 1950 que les dangers du radium commençaient à être enfin reconnus :  il était interdit et des normes édictées.

Nous reviendrons sur l’histoire qui a vu des institutions officielles arrêter des niveaux de dose et les imposer. Nous verrons aussi que l’explosion de la bombe atomique à la fin de la Seconde Guerre mondiale n’est pas non plus étrangère à cet encadrement et la définition des doses admissibles qui en a découlé. Que le consensus concernant les effets de la radioactivité n’en est pas pour autant total : officiellement, il est admis qu’il existerait un seuil en-dessous duquel la radioactivité serait inoffensive. Que d’autres acteurs scientifiques tentent de faire valoir que toute dose supplémentaire de radioactivité augmente les dommages génétiques.

Oui, les bombardements ionisants provoquent des troubles métaboliques et une modification de la structure cellulaire. Elles peuvent occasionner des perturbations fonctionnelles, des dégénérescences à la multiplication en cellules cancéreuses, des mutations génétiques… Mais à partir de quel niveau d’exposition ? De tout cela, nous reparlerons en détails.

Finalement, non : les radiations, c’est pas bon pour les gencives. En fait, ce sont les citrons !

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