Démantelez-moi 

Depuis quelques décennies déjà, le démantèlement est comme l’avenir assuré du nucléaire. Que les centrales aient atteintes leur fin de vie ou qu’une partie du parc nucléaire soit prolongé, la question du démantèlement des réacteurs se posera certainement à un moment. Si d’anciennes générations de réacteurs ont déjà fait l’objet d’un processus de démantèlement, nos capacités technique et économique à gérer ce type de chantiers font pleinement l’objet d’interrogations persistantes.

Au total, le programme électronucléaire français a fait sortir de terre 69 réacteurs nucléaires civils. Le premier a été mis en service en 1956 et a fonctionné jusqu’en 1968. Puis ont suivi d’autres générations de réacteurs nucléaires au cours des années 1960 à 1990, de puissances variées et croissantes. Aujourd’hui, depuis la fermeture des centrales de Fessenheim en 2020, 56 réacteurs sont en exploitation en France.

Obligation juridique, le démantèlement fait partie intégrante du cycle de vie d’une installation nucléaire, au même titre que la conception, la construction, la mise en service, le fonctionnement. Mais, étrangement, il n’en existe pas de définition légale arrêtée.

Tout au plus, il s’agit selon l’ASN de l’ensemble des activités, techniques et administratives, réalisées après l’arrêt définitif d’une installation nucléaire, afin d’atteindre un état final prédéfini où la totalité des substances dangereuses et radioactives a été évacuée de l’installation.

Bon. En gros, une fois la mise à l’arrêt définitif (MAD) actée, il faut procéder à la déconstruction totale du réacteur concerné, jusqu’à la phase ultime dite de remise en herbe (évacuation de toutes les substances dangereuses et radioactives, assainissement des sols ; scrupuleusement, l’installation en tant que bâtiment pourrait sous certaines conditions être réutilisée à d’autres fins). In fine, le « déclassement » n’est qu’une étape strictement administrative, soit la sortie officielle de l’installation de la liste des installations nucléaires de base (INB).

Comme toutes les centrales doivent en passer par là d’un instant à l’autre, le marché est attirant car la perspective se réalisera. Le marché mondial du démantèlement nucléaire est évalué à plus de 200 milliards d’euros. Actuellement, le marché français est estimé annuellement à 650 millions d’euros, dont Orano Démantèlement et Services est le représentant majeur en métropole, mais pas que (Orano DS est assistée en sus des entreprises Suez et Veolia pour le traitement des déchets nucléaires non radioactifs).

Le démantèlement est encadré et concerne l’ensemble des « installations nucléaires ». Donc aussi bien les civiles, celles de recherche, mais aussi de traitement divers et variés et encore de défense. Bizarrement, certaines « installations classées pour la protection de l’environnement » (ICPE) autorisées à contenir des substances radioactives en sont exclues. En tout cas, le seul marché national civil est supposé croitre rapidement dans les dix prochaines années, bon gré mal gré, compte tenu des perspectives de durées de vie des réacteurs vieillissants.

«… Dirigez bien vos gestes… »

 

Si la loi a posé le principe dit du « démantèlement immédiat », c’est-à-dire sans attendre une décroissance de radioactivité, rien n’est simple et le démantèlement est attendu finalement « dans un délai aussi court que possible » selon des « conditions économiques acceptables ». C’et flou, non ? En tout cas, cette stratégie de démantèlement dit immédiat a été initialement préconisée par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), puis adoptée par EDF et enfin légalisée en 2016.

D’autres solutions existent. En Grande-Bretagne par exemple, les parties de l’installation contenant des substances radioactives sont surveillées pendant plusieurs décennies avant que les opérations de démantèlement ne débutent. Les détracteurs de cette solution avancent qu’un risque de dégradation des enveloppes de protection existe (béton, liner…). Cette technique de ‘déconstruction différée’ ne convient pas pour les installations didiées au cycle du combustible car elles contiennent des radioéléments à vie longue et un report ne permet logiquement pas de
profiter de la décroissance de la radioactivité à une échelle humaine. Pour ce qui concerne la solution via un ‘confinement sûr’ (id est le placement des parties contenant des substances radioactives dans une structure de confinement renforcée), elle n’est plus considérée comme acceptable par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) depuis 2014.

Quand la déconstruction se déroule enfin, les phases les plus dangereuses sont celles du découpage final de la cuve du réacteur. Au regard de son parc total, la France ne doit donc pas renoncer à innover pour prétendre venir à bout de toutes les spécificités qui l’attendent dans cette étape sensible. D’ailleurs, le marché en forte croissance à moyen terme attire de nouvelles entreprises concurrentielles, parfois rapidement rachetées. Mais, l’expérience des années n’y change pas grand-chose pour l’instant : la complexité du process est élevée. Et ce, malgré un parc civil français plutôt homogène qui pourrait permettre une standardisation des opérations, le développement d’une robotique spécifique et du numérique dédié (simulation 3D, réalité virtuelle ou augmentée).

Non, nous allons le constater : cette activité est éminemment pointilleuse. Des concours sont carrément lancés sous la forme d’hakathons pour anticiper rapidement les innovations et capter les futurs appels d’offre. C’est dire l’urgence. Car les détails sont bien plus compliqués et menus qu’une démolition allemande pourrait le laisser croire.

Le démantèlement suppose de nombreuses et fastidieuses sous-étapes : retirer d’abord le combustible, l’entreposer quelques années en piscine de refroidissement avant de le transporter vers le centre de retraitement de La Hague, vidanger et nettoyer les circuits, démonter les équipements (turbine, alternateur, pompes du circuit secondaire, etc.) et les locaux adjacents éloignés de la radioactivité et enfin détruire le bloc réacteur, partie la plus radioactive, par découpes successives jusqu’à la cuve elle-même. Long, technique et coûteux.

Toutes les questions ne sont pas réglées concernant l’avancée des techniques de démantèlement et du retour d’expérience. Nous l’avons évoqué : la spécificité du parc nucléaire français de posséder des réacteurs de première génération, dits à « uranium naturel graphite gaz » (UNGG), et un second parc plus récent formé par les réacteurs à eau pressurisée (REP) pourrait pourtant avantager l’exploitant EDF. Mais justement, les modèles UNGG n’ont encore jamais été déclassés depuis le temps de leur mise à l’arrêt, mais surtout la méthode efficace pour les démanteler en toute sécurité n’a pas encore été démontrée, non seulement en Russie mais dans le monde entier. Et dans les faits, aucun REP n’a été déconstruit à ce jour dans le monde.

Depuis toutes ces années, forts de cette haute maîtrise technologique, nous serions supposés être au point. Les réacteurs UNGG de Saint-Laurent-Les-Eaux et Bugey ont en effet débuté en 1994, mais ne devraient n’être démoli qu’en 2037. La technologie de pointe a beau être présente sur les plaquettes publicitaires, rien n’est encore efficient : le réacteur de Brennilis (Finistère) fermé en 1985 est ainsi toujours en cours de déconstruction, malgré les projections calendaires avantageuse avancées par les contractants au fur et à mesure. Brennilis reste le plus emblématique défi de ce genre de chantier et de ses difficultés inhérentes.

(source : ASN /2019, non encore à jour de la fermeture de la centrale de Fessenheim)

L’aboutissement de la phase expérimentale de déconstruction et le passage à une phase industrielle ne sont toujours pas actifs, le démantèlement du bâtiment réacteur restant en suspens.

«… Pas trop vite… »

 

Ce cas exemplaire est situé sur le site des Monts d’Arrée en Bretagne. Exemplaire car c’est l’industrie nucléaire elle-même qui a théorisé cette exemplarité dès le début : CEA et EDF présentaient en effet ce chantier comme une étape clé, la charnière entre une phase de recherche et développement et d’approche expérimentale, et le passage à une phase industrielle qui marquerait l’intervention de routine aussi sûrement qu’un arrêt de tranche.

(source : 20minutes)

L’expérience débutait modestement avec ce réacteur de 70 MW. Son arrêt était bienvenu car il a fonctionné par intermittence, depuis son démarrage en 1967 (construction en 1962). Des fuites radioactives étaient à déplorer et n’étaient pas efficacement jugulées.

Les 100 tonnes de combustible ont bien été déchargés et sont entreposés en silos à Cadarache, dans l’attente d’un éventuel stockage. Mais l’optimisme de faire de Brennilis une vitrine coupe court rapidement : le démantèlement « total » n’est toujours pas abouti, seuls la décontamination, le démontage des bâtiments hors réacteur, l’évacuation des déchets nucléaires associés ont eu lieu. Et dans de bien mauvaises conditions. Le degré de dureté du béton a par exemple été mal calculé, ralentissant d’autant certaines opérations de démolition. Plusieurs incidents, dont une inondation par une montée de la nappe phréatique en décembre 2000, ont également émaillé ce chantier.

Au regard des imprévus s’accumulant, le CEA et EDF avaient réalisé en 1999 une ‘note de synthèse de l’étude de faisabilité et d’optimisation du démantèlement de niveau 3 de la centrale nucléaire des Monts d’Arrée’ concluant à la nécessité d’attendre 40 ans pour que la dosimétrie des travailleurs soit divisée par cinq (aujourd’hui, EDF estime que le démantèlement complet pourrait être achevé prévisionnellement en 2032/2035). Et change d’avis au début des années 2000 pour reconsidérer un démantèlement immédiat. Mais le chantier fait par la suite l’objet d’inspections de l’ASN témoignant de nombreuses défaillances dans la gestion du chantier (EDF ne disposait pas d’outils pour calculer l’activité précisément de tous les colis de déchets), dans la comptabilité des déchets, dans le zonage des entreposages, une corrosion avancée de certains fûts, une absence d’inventaire complet de l’état radiologique et chimique des zones liées au traitement et à l’évacuation des effluents (forte sous-évaluation d’un facteur 30 à 200 de certains déchets), etc. Jusqu’à un incendie. Mais aussi des “traces de césium sous l’ancienne piscine” ont été détectées, une “fuite d’eau lourde”, la “pollution au tritium dans la nappe phréatique”.

Quoi qu’il en soit, depuis 1985, après de multiples arrêts et reprises réguliers pour des raisons environnementales, le démantèlement de la partie la plus dangereuse du réacteur de Brennilis n’est toujours pas engagé, si bien que la centrale reste sous étroite surveillance, employant une centaine de salariés et prestataires. Le réacteur de Brennilis représente bien toute la complexité de l’après-nucléaire. Mais EDF n’a d’autres choix que de mener à bout ce chantier de démantèlement symbolique. La dernière évaluation du coût des travaux, de l’ordre de 500 millions d’euros, est donc 20 fois plus élevée que celle originelle de 1985 (la commission Peon ayant lancé le programme électronucléaire français avait prévu un coût de démantèlement de près de 20 millions d’euros).

C’est en fait que la technologie UNGG n’a pas été conçue pour être démantelée, que la déconstruction ne faisait pas partie du cahier des charges. A ses débuts, l’industrie nucléaire comptait sur un certain nombre de progrès scientifiques et techniques qui n’ont pas tous vu le jour. Et de réacteur EL4 à eau lourde, technologie unique en France, rare et complexe, certains avancent que sa déconstruction n’est pas représentative du savoir-faire ou des faiblesses de la filière pour prétendre démanteler à terme son parc nucléaire actuel.

Nous constaterons à l’usage. Le seul chantier véritablement avancé est celui de Chooz A, même s’il ne devrait être achevé que vers 2045 (soit vingt ans après le démantèlement de la cuve du réacteur). Cela est dû à la contamination résiduelle en tritium de l’environnement de la caverne où était implanté le réacteur. Quant aux deux réacteurs de Saint-Laurent A, suite à des accidents nucléaires, ils ont été pollués par du plutonium. Ce qui va compliquer leur démantèlement. SLA 1 et SLA2 : des accidents de fusion de combustible les ont en effet respectivement touchés les 17 octobre 1959 et 13 mars 1980, dispersant entre 5 et 2 kilos de matière nucléaire dans le caisson.

Finalement, la pratique du démantèlement reste une approche au cas par cas, qui se heurte à de nombreuses difficultés. Le démantèlement des réacteurs de puissance s’avère complexe. Sur dix réacteurs arrêtés au total, aucun des neuf réacteurs arrêtés entre 1973 et 1998 n’est aujourd’hui au stade du démantèlement complet, la plupart faisant l’objet d’un démantèlement partiel, et d’un entreposage d’une partie de leurs déchets les plus actifs. Voire d’un manque de filière spécifique comme pour le surgénérateur Superphénix (conservation de la géométrie du cœur du réacteur lors de l’évacuation de son combustible, vidange du sodium liquide…). EDF promettait jusque-là le démantèlement immédiat et défend maintenant le démantèlement différé, à l’horizon 2100, pour la filière UNGG fermée dans les années 1980.

( source : Cour des Comptes)

Mais il n’est pas qu’une question de type de technologie. Car les nombreuses années passant après la conception et la construction, le risque court que l’installation ait été modifiée, ait vieilli, ait connu toutes sortes d’événements et d’incidents plus ou moins graves, rendant la gestion de la mémoire de l’INB concernée de haute importance et essentielle pour prétendre au démantèlement le plus sûr possible. Les salariés de la centrale se révèlent primordiaux pour la bonne tenue du démantèlement. Mais pas qu’eux.

«… Conduisez-vous en homme… »

 

La dégradation des conditions d’exploitation du parc nucléaire complique la conduite et le provisionnement des opérations de démantèlement actuelles et futures. Les opérations actuelles d’EDF concernent neuf réacteurs, qui affichent chacun une dérive des délais et des coûts, surtout du côté des six réacteurs de la filière UNGG dont les déconstructions devaient s’achever vers 2033 et ont été reportées à 2100, au motif qu’EDF a changé d’option technologique pour mener les travaux.

Qui dit technique, dit techniciens. Intervenants spécialisés. Contrairement à la première phase de démantèlement réalisée par le personnel de l’exploitant (déchargement et évacuation du combustible nécessitant les mêmes compétences que pour l’exploitation), durant une dizaine d’années, la deuxième phase (dite de déclassement, soit déconstruire véritablement les bâtiments, découper les structures… parfois en des zones très difficiles d’accès) n’est pas réalisée par l’exploitant, mais par des entreprises sous-traitantes, l’exploitant se contentant d’en assurer la supervision. Comme pour la maintenance, il s’agit de faire supporter les opérations générant une plus forte exposition aux rayonnements ionisants que lors du fonctionnement normal de l’installation à d’autres personnels.

Depuis la création de l’ASN, ce sont d’ailleurs plus de 170 incidents qui sont intervenus pendant la phase de démantèlement. Tous classés de
niveau 2 sur l’échelle INES, autrement dit des incidents susceptibles de développements ultérieurs, la plupart relèvent de contaminations des personnels sous-traitants.

Pour répondre aux besoins de personnels qualifiés aux techniques de la déconstruction, il existe bien une filière digne d’une école nationale du démantèlement pour intégrer ce secteur particulier. Mais cela ne résoud pasa encore le problème de la charge d’exposition privilégiée aux salariés externes à l’exploitant.

Selon un rapport établi en juin 2018, le recours à la sous-traitance a pris une place considérable dans l’industrie nucléaire, 80 % des tâches étant confiées à entreprises sous-traitantes. Cette pratique entraîne une perte de compétence des exploitants, engendre leur dépendance par rapport à des entreprises prestataires et introduit une dilution des responsabilités. Mais contrairement à la maintenance, le personnel d’EDF ne semble cette fois pas avoir les compétences pour réaliser les opérations correspondantes au démantèlement, recruté et formé qu’il était pour assurer la seule exploitation en fonctionnement de l’INB.

Démolir les structures mêmes du réacteur, c’est sans nul doute un travail qui cumule les risques de l’intervention en milieu contaminé et ceux de la démolition de bâtiments industriels (chutes de hauteur, chutes de charges, présence d’amiante et de gravats, etc.). Cela se double aussi de risques pour l’environnement et les riverains : risques d’envol de poussières radioactives, de rejets de liquides radioactifs, de dissémination de cette radioactivité sous toutes ses formes. Par exemple, à la centrale de Brennilis dont nous avons souligné la temporalité longue malgré le dimensionnement faible du réacteur comparé aux réacteurs suivants construits, une opération a provoqué un incendie. C’est bien simple : tout peut se dérouler et il faut prévoir dans le cadre d’un chantier une situation à multi-incidences, multi-risques.

  La sous-traitance dans l’industrie nucléaire […] nécessite une attention toute particulière en phase de démantèlement. En effet, bien que par analogie, on l’associe parfois à l’arrêt de tranche, le démantèlement est très différent. D’une part parce qu’il entraine une réorganisation de l’exploitant et que ce changement organisationnel produit des conséquences de nature à altérer la fiabilité initiale de l’organisation. D’autre part parce qu’il se réalise dans un temps très long avec des inconnues techniques. […] La deuxième difficulté est liée à un sentiment de perte de compétence et de connaissance du terrain. […] Comprendre les enjeux organisationnels propres à chaque système en démantèlement permettra alors de limiter les incertitudes qui pèsent sur la sûreté du système , comme le précise Christophe Martin et Franck Guarnieri

Un rapport parlementaire prévoit une augmentation de 20% de volume de maintenance, soit davantage d’effectifs afin que personne ne dépasse les doses admissibles. Ce qui n’arrangera rien aux gestions futures de ces chantiers de long terme.

Fort heureusement, le démantèlement reste une « activité nucléaire » à part entière. Donc soumise au contrôle de l’ASN. En effet, un réacteur à l’arrêt définitif ou en phase de démantèlement conserve son statut juridique « d’installation nucléaire » en « exploitation ». Jusqu’à son déclassement, l’exploitant en titre demeure en conséquence responsable. Et comme lors de sa phase de fonctionnement, une centrale continue à partager une même problématique sempiternelle : celle de la gestion des déchets de démantèlement et de leur stockage.

«… Maintenant, tout de suite… »

 

EDF a estimé que le démantèlement des 9 réacteurs de première génération produira environ un million de tonnes de déchets, dont 330 000 tonnes radioactives. Le démantèlement de chaque réacteur engendrerait de l’ordre de 18 000 m3 de déchets. C’est un volume total final considérable auquel il faut donc s’attendre à devoir stocker. Si la plus grande partie des déchets issus de démolition sont des gravats ou des déchets métalliques, le transport, le stockage et l’élimination de ces articles radioactifs sont problématiques et coûteux.

Jusqu’alors, le risque résidait dans la perte de traçabilité éventuelle de certaines tonnes, voire à la dissémination de la radioactivité dans l’environnement, dans les soubassements de routes, dans les ferrailles recyclées. Un démantèlement impliquant, selon EDF, la production de milliers de tonnes de déchets toxiques et radiotoxiques, dont certains sous forme liquide, il faut assurer un stockage pérenne à tout cela. Cette phase de stockage ultime, faisant suite à la phase d’évacuation, ne pouvait avoir lieu sans qu’un lieu soit arrêté. Faute de lieu, la phase de stockage provisoire était allongée.

La France n’est pas la seule à naviguer à vue. L’Europe n’a pas non plus de solution pérenne de stockage de ses rebuts les plus radioactifs (ceux dits de ‘haute activité’, représentant 3% du volume mais 97% de la radioactivité), ce qui ralentit d’autant la phase de démantèlement. La Finlande va tester un stockage géologique profond, à l’instar du projet français de Bure (Meuse) nommé Cigéo. Mais il fallait une autre solution spécifique dédiée aux déchets de moyenne et longue activité, une « installation de conditionnement et d’entreposage de ces déchets activés »: c’est chose faite avec Iceda, construite sur le site de la centrale du Bugey (Ain).

(source : CGEDD)

La radioactivité ne peut disparaitre par enchantement ; aussi, le démantèlement d’une INB n’a pas pour objet de supprimer la radioactivité d’un site mais de déplacer les éléments radioactifs vers d’autres sites pour ‘mieux la contrôler et prévenir tout danger de contamination de la population et de l’environnement’, selon un principe de prévention. Si bien qu’entre construire autant de lieux de stockage à proximité d’autant de chantiers de déconstruction de réacteurs et envisager une solution unique, EDF aura tranché. En cours de construction depuis 2010 au sein de la vallée la plus nucléarisée et industrialisée de France, Iceda est mise en service en juillet 2020.

Les déchets issus du démantèlement des 9 centrales arriveront par routes et rails à quarante mètres du Rhône pour y être découpés à nouveau et conditionnés. Le stockage est envisagé pour cinquante années, en attendant que Cigéo soit totalement opérationnel.

Les habitants de Saint Vulbas et les villages voisins plus ou moins importants craignent les rejets de tritium, entre autres radionucléides, dont les seuils (des rejets des effluents liquides et gazeux) doivent être définis ultérieurement par l’ASN. Que les risques d’inondation, sismique… ne soient pas suffisamment pris en compte. Et que Iceda devienne une plaque tournante des déchets radioactifs et de déclassement en cours et à venir en France.

Potentiellement, toutes les catégories de déchets radioactifs produits et détenus par EDF, hormis les combustibles usés qui sont des déchets de haute activité à vie longue, pourraient arriver à l’Iceda pour y être conditionnés et/ou entreposés avant d’être réexpédiés vers un lieu de stockage définitif, tels ceux de Bure, Soulaines ou Morvilliers. Autre source d’inquiétude : le décret d’autorisation ne stipule aucune limite de durée. L’entreposage peut-il devenir du stockage longue durée ?

L’exploitant le sait-il lui-même ? Historiquement, EDF semble subir les obligations qui lui incombent et qui s’accumulent de façon inquiétante, financièrement a minima.

«… Et vous, déshabillez-vous… »

Oui, l’inquiétude réside également dans les coûts de démantèlement, que d’aucuns autres des Etats européens nucléarisés ne parviennent aussi à en établir d’estimations correctes. Une remarque récurrente en France que ces budgets prévisionnels qui se révèlent à l’usage sous-estimés. Heureusement, la loi Asap prévoirait de supprimer la Commission nationale d’évaluation du financement des charges de démantèlement des installations nucléaires de base afin de simplifier l’expertise critique trop redondante.

Reste l’inamovible Cour des comptes, toujours prompte à alerter sur le calcul beaucoup trop optimiste voire fantaisiste du démantèlement du parc nucléaire français établi par EDF. Bien avant ce dernier rapport, elle avait analysé les prévisions de coûts de démantèlement pour les premiers sites nucléaires à déconstruire tels celui de Brennilis : l’évaluation des coûts y apparaissait difficile et les provisions trop insuffisantes. Fort de ce constat, l’ASN a donc été chargée par le gouvernement de définir une politique de démantèlement immédiat, d’en établir les risques (dosimétrie, risques BTP, perte de mémoire de conception et d’exploitation…), de la justifier et de la faire appliquer. Deux ans étaient alors donnés à EDF pour présenter un plan de démantèlement complet (principes d’ordre méthodologique, étapes envisagées…) après dès demande de MAD déposée.

Un rapport de députés de février 2017 portant sur le démantèlement des INB stipulait, pas très originalement, que les sommes provisionnées par EDF, soit 350 millions d’euros par REP, étaient les plus basses de l’OCDE, les autres exploitants européens provisionnant entre 900 millions et 1,3 milliard par réacteur. EDF se contentait d’avancer des économies d’échelle grâce à son parc homogène pour tout argument comptable. Espérer pouvoir généraliser ou imposer des techniques ou des objectifs de démantèlement est certainement utopique car les installations sont multiples et variées tant par leur taille que par leur vocation initiale.

L’exploitation et le démantèlement des installations nucléaires entraînent une responsabilité civile importante à long terme. Les sommes en jeu sont très importantes, hors incident ou accident majeur. Les calculs de coûts servant de bases aux provisions ne sont pas transparents et les données ne sont pas publiques. Or ces difficultés ont un réel impact financier, surtout sur notre exploitant national : la Cour des comptes estime que les couts pourraient être multipliés par vingt, atteignant près de 482 milliards d’euros.

  Les stratégies de démantèlement des exploitants nucléaires reflètent des démarches d’assainissement variables et un allongement important des délais. Les autorités administratives et de sûreté rencontrent des difficultés pour arbitrer entre les objectifs de délais et de coûts fixés par la loi et pour faire respecter ces objectifs. L’évaluation des charges de démantèlement produite par les exploitants peut encore gagner en exhaustivité et en prudence. Le provisionnement des charges futures ne repose pas toujours sur les calendriers de démantèlement les plus réalistes. Le dispositif de sécurisation du financement des charges de démantèlement appelle a minima certains ajustements et appréhende insuffisamment la capacité des actifs dédiés à couvrir les charges futures.

Démantèlement immédiat. Cette précipitation dans la gestion de la radioactivité est-elle plus pertinente que d’autres ? A part la création d’activités génératrices d’emplois, comme cela est projeté à Fessenheim, il est permis d’en douter. La gestion telle que préconisée doit en effet se gérer en situation de forte radioactivité et dans des conditions de sous-traitances difficiles. L’absence de « seuil de libération » pour les déchets métalliques très faiblement radioactifs a pour conséquence que tous les matériaux issus du démantèlement d’installations nucléaires sont considérés comme des déchets radioactifs. Cela fait beaucoup de volumes. Il s’agira de les traiter comme tels. Aussi, une requalification des matières radioactives en déchets radioactifs peut être imposée si les perspectives de valorisation de ces matières ne sont pas suffisamment établies, perspective amoindrie un peu plus depuis l’abandon du projet Astrid.

A ce constat s’ajoutent donc des problèmes de délais d’intervention et de coût. Pas circonscrits à la seule France. Selon le WNISR2019, il en est de même dans le monde : durée et budgets ont été largement sous-estimés ; dans presque tous les cas, les quelques projets de démantèlement entamés connaissent des retards ainsi que l’augmentation des coûts. Les États-Unis par exemple ont déjà mis hors service 13 réacteurs, mais le nouveau modèle organisationnel est axé sur une vente de la licence de démantèlement à l’entrepreneuriat privé, participant à des objectifs de spéculation au détriment de la sécurité et de la sûreté. Les entreprises américaines contractantes sont soumises à une simple responsabilité limitée. Une demi-douzaine de vieux réacteurs y a été cédée tel le numéro 2 de Three Mile Island. NorthStar est un des acquéreurs spécialisés dans la démolition, a racheté pour 1000 dollars la vieille centrale de Vermont Yankee (Nouvelle-Angleterre) et récupéré 500 millions provisionnés par les exploitants sortants dans l’optique de ce démantèlement. Des opérations rentables approuvées par la Nuclear Regulatory Commission (NRC, l’ASN amerlocaine) qui pourraient déboucher sur des démantèlements low-cost, l’argent non utilisé devenant du bénéfice directement empoché. Parfois, les repreneurs laissent douter de leur capacité financière à engager de tels chantiers, de leurs qualifications techniques, de leurs compétences à déconstruire et nettoyer les sites, selon des standards de sécurité suffisants, comme c’est le cas pour Holtec (spécialisé dans l’entreposage de combustibles usés) avec la centrale de Pilgrim (Massachusetts).

Mais le cas d’EDF nous importe spécifiquement. Car il s’agit de porter critique sur un exploitant qui se présentait comme une entreprise publique œuvrant dans l’excellence de la filière. Alors pourquoi de telles erreurs ? C’est que délais et coûts du démantèlement ont été estimés par EDF dans un premier temps en applicant un coefficient en fonction de la puissance du réacteur (soit 19 à 22% de l’investissement initial), ce qui était une fourchette assurément inadaptée. Puis EDF en est passé par le truchement d’un modèle générique, la méthode dite “Dampierre 09”, permettant soi-disant d’en tirer des calculs extrapolés sur la base d’une centrale dite représentative, celle de Dampierre.

Mais il apparait aujourd’hui, on s’en doutait, que ce modèle ne tenait pas compte des spécificités des autres réacteurs ni de leur historique d’exploitation (vieillissement, incidents, modifications…). Si bien que les 17 ans de moyenne envisagés seraient plutôt de l’ordre d’une durée estimée entre 30 et 60 ans. Concernant les fonds correspondant à la projection budgétaire du démantèlement calculée par EDF, outre leur insuffisance, ledits placements financiers sont carrément estampillés ‘produits financiers à risque’ : EDF place en effet les sommes provisionnées dans des actifs, sur les marchés (infrastructures, immobilier et même fonds d’investissement).

Surendetté, l’avenir dira si EDF pourra tenir ses engagements. Mais en matière assurantielle, dans le nucléaire, les choses sont claires :  l’État assure gratuitement une partie du risque ‘‘responsabilité civile’’ en cas d’accident nucléaire et en tout état de cause, l’État reste in fine le garant ultime de la prise en charge du coût des réparations d’un dommage nucléaire, lors d’un démantèlement compris.

L’exploitant va-t-il finir déshabillé ?

 

Le processus du démantèlement est techniquement complexe et pose des défis majeurs en termes de planification à long terme, d’exécution et de financement. Il coûte cher, il dure longtemps, fait peser des risques sanitaires, comporte des aléas et ne génère aucun revenu. La faisabilité technique des opérations de déconstruction et décontamination n’a tout simplement pas encore été démontrée sur la diversité du parc français.

Une difficulté essentielle à la bonne tenue du démantèlement réside dans l’assurance à pouvoir financer ces opérations de démantèlement sur autant d’années. Sans doute faudrait-il mieux sécuriser les sommes provisionnées afin de garantir l’objectif de déclassement final. Une responsabilité légale est bien imposée de façon totale et infinie à l’exploitant, mais est-ce suffisant pour rassurer les citoyens français, chacun n’ignorant plus l’état des finances d’EDF.

La question du démantèlement dépasse en fait le seul exploitant qui en a la charge tant les conséquences d’une faillite de celui-ci ou d’une impasse technique durable conduisant à renoncer à la déconstruction des réacteurs arrêtés seraient lourdes. Ajoutons que si la notion de démantèlement appartient tout entière au cycle normal du nucléaire civil, elle ne s’applique par contre aucunement aux activités d’exploitation des mines d’uranium, ce qui peut révéler une faille dans le cadre d’une réhabilitation. Devant la croissance de ce domaine, sans doute faudra-t-il porter une attention renforcée sur la qualification du personnel, la protection sociale à laquelle doivent répondre les entreprises sous-traitantes, les mesures sanitaires à travers un suivi médical personnalisé et plus scrupuleux que celui usité dans le domaine de la maintenance (nous y reviendrons).

Une fois atteint le stade de remise en herbe, annulée la nocivité du site, la question du stockage des déchets perdure. Les difficultés propres au démantèlement des réacteurs UNGG ne devraient pas apparaitre pour la déconstruction des REP. Fessenheim serait donc la nouvelle vitrine de notre savoir-faire unique au monde en ce domaine, source d’innovations robotiques par nos ingénieurs. Rendez-vous est pris.

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