Le Nucléaire ? Son compte est (presque) Bon

En France, il a été décidé que l’électrification généralisée serait synonyme de relance nucléaire. Mais la faisabilité et viabilité de cette dernière interrogent. Techniquement, industriellement… également économiquement et financièrement. Laure Noualhat livre une enquête réquisitoire sur le coût du nucléaire pour les prochaines années et envisage un défaut de paiement de la France à cause de ce choix d’investissement. Une provocation visant à frapper les esprits : intrigué, le citoyen serait enclin à visionner son documentaire ‘Le nucléaire va ruiner la France’ ou lire son ouvrage éponyme pour découvrir un chiffrage validé récemment par la Cour des Comptes. Peut-être même sous-estimé !

(Laure Noualhat, journaliste)

Laure Noualhat est journaliste, spécialiste des questions environnementales en général et nucléaires en particulier. Elle a déjà signé quelques projets médiatisés, tels que Déchets, le cauchemar du nucléaire et Comment rester écolo sans finir dépressif. La relance du nucléaire voulue par Macron l’inquiète économiquement parlant et est à l’origine de ce projet journalistique.

// En Bref //

• La reconstitution des coûts à venir du nucléaire est un art comptable difficile

• EDF joue de rétention d’informations, de chiffrages précis, de montants cachés et use de modalités de calculs variées

• De 100 à 300 milliards sont à trouver en des sources encore vaguement connues

• Enquête indépendante et rapports de la Cour des Comptes se rejoignent sur ces constats

• Tout pourrait être majoré en cas de nouveaux défauts systémiques et par la faute du vieillissement prématuré des réacteurs voués à être prolongés

• L’Etat prépare-t-il des privatisations ou des partenariats public-privé, autant de solutions faussement favorables aux comptes publics ? 

// En Bref //

Science avec nucléaire n’est que ruine de l’Etat

 

Cette nouvelle perspective nucléaire repose sur un pari risqué, hors de toutes études et éléments arrêtés clairement. La troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), longtemps attendue, n’est d’ailleurs pas encore publiée, mais la décision est déjà comme entérinée définitivement : trois paires d’EPR2 sont annoncées, quatre supplémentaires devraient suivre. Et ce ne sont pas les atermoiements actuels à la tête de l’Etat qui permettront la parution rapide au Journal officiel des décrets applicatifs des lois correspondantes votées en 2019 et en 2021, relatives aux énergies renouvelables et au nucléaire. Si la deuxième PPE a été largement dominée par la question du rythme de réduction de la part d’énergie nucléaire dans la production électrique, cette troisième mouture entend donner la priorité au nucléaire, tout en freinant le développement de l’éolien et du solaire.

Des plans dressés sans grands détails des montages financiers. Une visibilité floue quant à l’impact économique de tels investissements en France. Voilà le constat général qui ne rassure pas compte tenu des sommes en jeu.

Hormis la conception et construction futures de nouveaux réacteurs (dont le design final n’est pas même abouti), le secteur nucléaire est promis à des dépenses liées par exemple aux frais d’exploitation annuels du parc : considérés comme mineurs par rapport à l’investissement initial et comme voués à une décroissance continue, ces frais deviennent au contraire chaque année plus importants sur un parc vieillissant par le fait d’investissements dits ‘de jouvence’ et de mises aux normes de sûreté (le plan de ‘grand carénage GK’). Autant de factures à honorer, indispensables pour assurer l’exploitation du parc au-delà de 40/50 ans et au-delà, et considérablement plus importantes que ce qui était prévu initialement.

Des nombreux rapports menés par la Cour des Comptes (CC) sur EDF, cela est nettement envisagé (rapport 2012, actualisé en 2014, rapport 2021). Etant donné la difficulté de tirer des rapports financiers d’EDF les éléments précis à une analyse exhaustive de la situation, les rapports de cette Cour s’avèrent un apport journalistique précieux. Précieux mais encore incomplet. La Cour des Comptes avoue elle-même que les rapports se font systématiquement avec un concours peu appuyé de l’entreprise nationale : la CC souligne que les projections ont dû parfois être établies en ‘faisant sans les données d’EDF’, abstraction des ‘coûts masqués’, des ‘montants cachés’, de ‘chiffrages difficiles’, malgré les modalités de calculs comptables diverses toujours promptes à faire varier sensiblement les évolutions des différents paramètres.

Si bien que la CC avoue au final devoir avancer les chiffrages ‘avec précaution’, non sans mal puisque EDF joue de la rétention d’informations sensibles.

Un citoyen averti pourra soupçonner que ces manipulations méthodologiques permettent de choisir en fonction de l’objectif des calculs… Qui pourrait lui reprocher ? Une telle méthode retorse est en tout cas parfois utilisée le cas dans le cadre des simulations et modélisations élaborées pour jauger de l’usure des matériaux en milieu neutronique.

De cet état de fait obscur, Laure Noualhat tire la mission sacerdotale de reconstituer la charge à venir du nucléaire en France. Et, en plus de ceux des EPR2, il se trouve que les coûts évoluent également à la hausse via les charges d’exploitation, les investissements de maintenance, le coût des charges futures (démantèlement, gestion des déchets et combustibles usés), l’évolution de la production du parc, le niveau du loyer économique…

Retour dans cette interviouve sur les problèmes d’investissement soulevés, les conséquences financières croissantes de cette technologie, jugés totalement déraisonnables pour Laure Noualhat.

Edité dans la collection du média Reporterre, le partisanisme dont pourrait être taxé le livre tombe facilement : les chiffres sont corroborés par la Cour des Comptes elle-même.

Constat d’étape

 

Il s’agirait donc de trouver 200/250 milliards d’euros, estimation basse reconstituée par Laure Noualhat. Soit l’équivalent des coûts d’investissement pour la construction des 58 réacteurs civils existants (106 milliards d’euros de 2018 ; depuis le fonctionnement des deux réacteurs de Fessenheim a été stoppé). Mais l’électricien national reste fortement endetté (d’environ 54 milliards d’euros) et ne peut prétendre financer seul le nouveau nucléaire. En sus, la facture a été majorée de 100% depuis l’annonce en 2019 (l’évaluation était alors d’un programme à 52,7 milliards d’euros). Sans doute tout cela devra-t-il faire l’objet de garanties par l’Etat.

Rien de bien attirant pour autant pour les investisseurs eu égard aux rendements financiers hypothétiques qui pourraient être jugés insuffisants sur une période courant de la phase de construction à la phase d’exploitation, soit plus 60 ans.

(le documentaire, au contenu simplifié par rapport à l’enquête accessible dans le livre)

Les coûts des réacteurs existants vont croitre. En cas de défauts génériques notamment, conjugués aux aléas liés au vieillissement du parc qui vont se révéler. Une croissance difficile à juguler et à anticiper. Si bien que ce dossier, compte tenu des investissements importants qu’il peut générer, revêt un caractère d’urgence en ce qu’il impacte gravement les comptes.

  Le risque de performance insuffisante du parc nucléaire figure parmi les plus critiques dans la cartographie des risques groupe. Il est directement affecté par l’occurrence de défauts génériques, qui peuvent réduire la disponibilité du parc le temps de leur traitement. Ce risque a été placé au niveau d’impact le plus élevé et à niveau de maîtrise oscillant entre moyen et faible.

Secret de Polichinelle que tout cela puisque le vieillissement prématuré des matériels et composés internes est connu depuis 1986. La Commission de Régulation de l’Energie avait elle-même relevait qu’EDF estimait qu’avec le vieillissement du parc, les problématiques d’aléas génériques allaient devenir davantage structurantes : c’était le cas lors de l’épisode de la corrosion sous contraintes découverte bien fortuitement et il pourrait être à craindre que d’autres se manifestent.

Justement. Tout récemment, une réunion de l’ASNR révélait que de nouvelles fissures de 2 à 3 millimètres étaient décelées et confirmées à la centrale de Civaux sur le réacteur 2 de 1450 MW. Les tuyauteries du circuit RRA incriminé (circuit primaire en fonctionnement normal) auraient d’ailleurs déjà été démontées et envoyées à l’analyse, supposant que la date de la détection des fissures serait largement antérieure à cette annonce. Un spectre de nouvelle corrosion sous contraintes qui ne rassure pas sur la maitrise technique et technologique de ce vieillissement accéléré sous irradiation et en conditions de fonctionnement extrêmes (température, pression).

Un chiffrage déjà dépassé

 

La Cour des Comptes n’en finit pas avec EDF. Un nouveau rapport vient d’être publié en cette fin septembre 2025. Constat alarmant : EDF fait face à un mur d’investissements de 460 milliards d’euros sur 15 ans. Cette somme ne saurait heureusement relever du seul secteur nucléaire. Et encore l’enquête de la CC pourrait officiellement être elle-même sous-estimée.

La Cour des comptes a analysé le modèle économique du géant français de l’électricité. Elle pointe l’ampleur du défi qui attend EDF, pour financer son programme d’investissements, notamment dans le nouveau nucléaire. Pour le mener à bien, EDF doit réévaluer ses priorités et la CC confirme que l’Etat devra sans doute participer directement aux investissements. Cela en diminuant sans doute ses prétentions à ponctionner EDF par le versement de larges dividendes : la politique de dividendes antérieure actait un taux de 50% du résultat. Autant de priorisations à arbitrer qui devraient être débattues dans le cadre de la politique énergétique française, ce qui n’a pas été totalement le cas jusqu’à présent, de la relance du nucléaire au plan de gestion des matières radioactives, en passant par le plan pluriannuel de l’énergie justement.

Lancer un nouveau programme nucléaire et mener en parallèle des investissements importants pour la transition énergétique sont une perspective très sensible financièrement pour EDF. Sur les 15 prochaines années (de 2025 à 2040), ces investissements pourraient donc atteindre 460 milliards, les lignes spécifiques au nucléaire étant des ordres de grandeur suivants : 90 milliards pour la maintenance et la prolongation du parc nucléaire existant (le fameux ‘grand carénage’ GK et la le passage de 40 à 50 ans de fonctionnement, voire plus), 115 milliards pour la construction de quatorze réacteurs EPR2 (dont 75 milliards pour les trois premières paires de réacteurs, les huit suivants ne laissant guère de doute sur la volonté politique de les faire construire), 30 milliards de financement d’Orano pour le renouvellement des installations de l’aval du cycle (usine Melox 2 et La Hague 2), 53 à 75 milliards pour le provisionnement des risques liés aux obligations de long terme (gestion des combustibles usés, stockage Cigéo…). Soit environ 300 milliards. Et encore de nombreux postes ne sont pas pris en compte (baisse de la taxe INB, participation au programme Euratom, croissance des provisions pour les démantèlements en cours et à venir…).

Comment EDF va gérer ces colossaux investissements ? Elle ne possède officiellement que peu de ressources (‘cashflows insuffisants’ sur la période 2012-2024), et cependant l’entreprise est déjà largement grevée par un endettement net de 54,3 milliards (fin 2024). La Cour pointe les ‘importantes incertitudes’ sur la capacité de financement à long terme d’EDF, ce que les prix de l’électricité dans les quinze ans à venir ne peuvent permettre de stabiliser (variations de 50 euros/MWh à 95 euros/MWh selon les simulations et les ventes sur les marchés financiers). De quoi projeter un endettement net fin 2040 variant de 250 à 160 milliards, toujours cette Cour des Comptes.

La Cour précise que la rentabilité d’EDF dépendra des performances opérationnelles du parc nucléaire historique et de la réussite de la prolongation de la durée de vie de ce parc. De quoi mettre la pression sur l’ASNR afin de ne pas remettre en cause trop pointilleusement la prolongation de vie des réacteurs nucléaires français à 60 ans, mais également l’augmentation de la puissance délivrée pour une dizaine de réacteurs 900 MW et une vingtaine de 1300 MW. Autant de considérations techniques et de sûreté qui pourraient être de peu de poids dans la balance des intérêts supérieurs de l’Etat.

Comme évoqué dans le livre de Laure Noualhat, le programme d’investissement pourrait recourir au contrat pour différence (CfD) sur le parc nucléaire, le prix de vente de l’électricité étant alors le premier déterminant de la capacité de financement d’EDF, comme le note le rapport de la CC. Les contrats de vente d’électricité de long terme CLT bilatéraux avec les gros industriels (gros consommateurs d’énergie) pourraient également permettre de sécuriser une partie des revenus. Mais ces CfD ne trouvent pas encore vraiment acheteurs, puisque ‘jusqu’à présent, seules 1 % des mises aux enchères journalières ont toutefois trouvé preneurs’. Les CLT dépendront de la bonne maitrise du projet des EPR2 (finalisation du design, budgets suivis…) afin de garantir un prix du MWh concurrentiel, projet auquel la CC a émis ses plus grandes réserves.

L’Etat va donc largement mettre au pot. Par recapitalisation, par subventions, via les livrets A

  En ce qui concerne l’intervention de l’État, les annonces faites à l’issue du conseil de politique nucléaire (CPN) du 17 mars 2025 portent sur un prêt bonifié couvrant au moins la moitié des coûts de construction des futurs EPR2, sans précision à ce stade sur le partage des risques aux différents stades du projet. Or, la fixation précise et préalable des modalités de partage des risques entre EDF et l’État est essentielle pour préserver à la fois les incitations à la conduite du projet, côté entreprise, et les finances publiques ,précise la CC

Mais la volonté politique manque de produire les détails pour faire advenir les projets, les voies de financements restent flous, les prêts exposeront l’Etat et les finances publiques sans résoudre l’accroissement de l’endettement net et la dégradation des comptes d’EDF (déjà largement affectés en France par l’EPR de Flammanville et à l’international par le projet Hinkley Point C)…

(source : Cour des Comptes)

Toutes ces projections sont fournies par EDF et souffrent d’être susceptibles d’évolutions, ce qui ne constituera pas une surprise. Comme le soulignait Laure Noualhat, la Cour des Comptes a toujours mis en avant les difficultés que son institution même avaient d’obtenir des chiffres précis, des modalités de calculs claires, etc.

Notre rédaction s’interroge : ces constats sempiternels sur la santé financière d’EDF, sur l’avenir économique incertain des projets nucléaires à venir ne visent-ils pas à préparer l’opinion publique ? A un recours via des solutions de partenariats public-privé par exemple, (comme cela est le cas de quelques prisons en France). Ou encore à des privatisations de réacteurs EPR2 sur la base d’un revenu assuré aux propriétaires privés. Autant de grever les fonds publics à la faveur des intérêts privés

Protégé comme rarement, soutenu par les classes politiques, le secteur nucléaire déroge à certaines procédures minimales en termes de comptabilité, de financements clairs. N’est décidément soumis à aucune des règles économiques qui prévalent dans les autres secteurs industriels.

L’enjeu de cette enquête menée par Laure Noualhat était de mettre un peu mieux à jour les dépenses engendrées par des décisions politiques non débattues. Objectif réussi.

Ces investissements collossaux auront-ils raison du programme du nouveau nucléaire en France ?