Le Mythe de la Dissuasion nucléaire interrogé

Comme un dogme, une évidence, l’acquisition de l’armement nucléaire, engin mortellement puissant, serait une nécessité vitale pour les Etats qui en seraient dotés. Un oxymore ? Nullement selon la vision largement partagée. Dans le contexte géopolitique actuel, le bellicisme menaçant de toutes parts, la dissuasion nucléaire serait un atout pour rendre la guerre impossible, une protection pour éviter une agression. Disons-le tout de go, rien n’est moins sûr et tout ce discours ne serait qu’illusion. Voilà l’intérêt fondamental de l’interviouve que nous vous proposons : la rationalité de la dissuasion nucléaire ne revêtirait que les habits élimés de l’apparence, son axiome serait mis en difficulté face aux éléments précisément détricotés et aux conclusions d’études dédiées. Si une explosion accidentelle, une fausse alerte, un lancement non autorisé et un lancement délibéré sont tenus pour possibles, si la chance, si la désobéissance opportune, concourent à éviter un hiver nucléaire et l’extinction de tout ou partie de l’Humanité, alors la désirabilité de la dissuasion nucléaire doit être interrogée, sa légitimité démocratiquement débattue. Nous vous y invitons, cet article venant compléter l’entretien vidéo.

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Les postulats officiels en France sont problématiques car difficilement contestables, faute de débats ouverts, d’institutions saisies, d’avis des citoyens sollicité. Il est d’abord fait état d’une vision d’ensemble de prolifération horizontale comme inéluctable, justifiant le recours à l’arme nucléaire pour éviter une asymétrie des forces de frappe ; ensuite perdure l’idée que le système d’armes nucléaires français serait strictement défensif et ne comporterait aucun risque ; enfin et surtout, largement partagé par les citoyens, la dissuasion nucléaire serait une garantie de paix. Autant d’éléments invitant à un désir d’armes nucléaires. Désir prédit et entretenu.

Acquise, active, maintenue, la dissuasion nucléaire n’interroge que peu la population. Et fait la fierté des médias au point d’en produire des clips promotionnels. Simplistes. Au demeurant, son coût budgétaire mais surtout sa pertinence militaire n’ont jamais été questionnés. Sans doute car elle relève de choix politiques régaliens et que les impacts et conséquences sont tenus éloignés savamment des discours qui la portent. Le discours nucléaire produit pourtant une illusion de cohérence, imposant que certains chercheurs procèdent à un travail d’inventaire, dans l’intérêt supérieur de la Nation.

// En Bref //

• La critique indépendante de la dissuasion nucléaire existe

• Les doutes sur la pertinence de cette stratégie militaire ont été émis dès le début de la confection de la bombe nucléaire

• La stratégie est maintenue, état de fait, avec des nuances selon les doctrines de chaque pays

• Les simulations et exercices s’avèrent primordiaux pour assurer une riposte face à un premier emploi adverse de la bombe

• Aucun chef d’Etat doté n’est formé aux conséquences d’un échec de la dissuasion nucléaire et ses millions de morts

• L’adjonction des IA dans les sytèmes de contrôle de la dissuasion inquiète

• Heureusement, mais trop souvent évacué, le facteur chance est un paramètre décisif pour éviter jusqu’à maintenant des explosions non désirées jusqu’à la guerre nucléaire

• De nombreuses données sont contre-intuitives concernant la protection qu’offrirait une dissuasion nucléaire

• La question de la poursuite de la dissuasion nucléaire doit être débattue démocratiquement

// En Bref //

 

Pélopidas était un stratège, en Grèce antique. Pelopidas, Benoît de son prénom, analyse en notre ère les aspects stratégiques de ce choix militaire qu’il démontre teinté de fausses certitudes. Passée cette pirouette et facilité homonymique, ses compétences n’en restent pas moins sérieuses : il est le fondateur (2017) du programme indépendant d’étude des savoirs nucléaires (Nuclear Knowledges) de Sciences Po. Ne manquant pas de nourrir largement cet entretien, Benoît Pelopidas a publié ses arguments dans un ouvrage, Repenser les choix nucléaires. La séduction de l’impossible (Sciences-Po, Les Presses, 2022), dans lequel il promeut une discussion publique autour de ce sujet classé ‘secret défense’.

(source : Presses de Sciences Po)

Son objectif ? A l’instar de nos propres prétentions, vouloir éclairer élus et citoyens, les mettre en capacité de prendre leurs décisions à la lumière d’une information objective et sans être influencés par des intérêts constitués/institués.

Benoît Pelopidas cite le Comité d’urgence des scientifiques atomistes, dirigé par Albert Einstein, ayant mis en garde en 1947 contre ce danger et qui figure le premier acte de la critique de la stratégie de dissuasion nucléaire :

  En libérant l’énergie atomique, notre génération a introduit dans le monde la force la plus révolutionnaire depuis la découverte du feu par l’homme préhistorique. Cette puissance fondamentale de l’univers ne peut s’inscrire dans le concept dépassé des nationalismes étroits. Car il n’y a pas de secret ni de défense ; il n’y a pas de possibilité de contrôle si ce n’est par la compréhension éveillée et l’insistance des peuples du monde… C’est là que réside notre seule sécurité et notre seul espoir – nous croyons qu’un citoyen informé agira pour la vie et non pour la mort.

Le travail de recherche indépendante, à la croisée de l’histoire du nucléaire et des relations internationales, mené sur plus d’une décennie, permet de jauger les notions essentielles qui sous-tendent et sont connexes de la dissuasion, telles la prolifération, le dilemme sécuritaire, la vulnérabilité, le facteur ‘chance’…

Un travail fastidieux, qui n’est pas sans rappeler celui de Mycle Schneider (entretien par-là), et rendu difficile car les affaires nucléaires, a fortiori militaires, sont l’objet d’un niveau de secret élevé. Pire, en France depuis 2008, il a été réhaussé à un niveau sans précédent : au nom de la lutte contre la prolifération, ‘ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’information permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques, ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue’. Soit la création d’une catégorie d’archives définitivement ‘incommunicable’.

Benoit Pelopidas, c’est de la bombe

 

La promesse du physicien Robert Oppenheimer était de prévenir les guerres à tout jamais. Vœu que nous savons dorénavant pieu. Mais le potentiel destructeur de l’arme atomique devait à ses yeux être tel que jamais aucune puissance n’oserait imaginer une confrontation directe.

La dissuasion est définie comme une menace envers autrui. Nucléairement parlant, les réflexions doctrinales menant à la dissuasion datent du projet Solarium, lancé en 1953 : à cette époque, une guerre des États-Unis contre l’URSS signifierait probablement l’annihilation totale des deux pays compte tenu de leur puissance thermonucléaire respective. Les notions de dissuasion et de représailles massives sont alors mises au point, si bien que le coût d’une action soviétique serait toujours supérieur aux gains escomptés. Le risque MAD était acté (Mutually assured destruction, un acronyme pour le moins explicite), son évitement théorisé en une évolution stratégique nouvelle. Maintenant, les doctrines de dissuasion nucléaire varient selon les États (voir infra). Mais généralement la stabilité stratégique, notion floue reposant sur la théorie des jeux aux systèmes complexes, peut être explicitée ainsi selon l’économiste Thomas Schelling :

  Si les deux parties ont des armes qui n’ont pas besoin d’être tirées en premier pour éviter leur propre destruction, de sorte qu’aucune partie ne peut tirer un grand avantage d’une frappe précoce et que chacune soit informée que l’autre ne peut pas, il sera alors bien plus difficile de voir une guerre démarrer. Les deux parties peuvent se permettre la règle : dans le doute, attends.

Dans le contexte nucléaire, il faut alors plus que jamais compter sur la rationalité des parties impliquées dans le principe d’autodestruction : la probabilité des représailles suffit, selon ses adeptes, à dissuader d’une attaque ; alors seules les armes nucléaires seraient à même d’assurer la sécurité nationale de manière probante. CQFD. Mais les biais psychologiques et les arsenaux nucléaires largement excédentaires pourraient suffire à douter d’une telle persuasion, pour ne citer que des réflexions instinctives.

Sauf que bien d’autres arguments suffisent à mettre à mal le bon sens stratégique accepté jusque-là comme un fait intangible. Et tout l’intérêt de lentretien est de faire craqueler l’édifice militaire. La clarté consubstantielle de la dissuasion nucléaire se dissipe soudainement, plus facilement que la suie qui obstruerait l’atmosphère à la suite d’une guerre nucléaire fatale. Rebattant les enjeux démocratiques, mettant en lumière les questions éthiques, ouvrant enfin la perspective de repenser cette question stratégique nationale. Le désir de bombe nucléaire pourrait ne plus être évident.

Au point que la France renonce aux armes nucléaires et rejoigne la liste des 183 pays qui réussissent à s’en passer ?

Vers l’illusion et au-delà

 

Une arme autant destructrice serait le meilleur dispositif militaire pour préserver la paix ? Si vous avez visionné notre vidéo, cette évidence n’est donc plus. Les scientifiques ayant travaillé en toute discrétion sur la mise en point de la bombe nucléaire auront pour partie émis quelque réserve dès le début :

  […] ceux qui ont engagé le monde sur la voie des armes nucléaires ont compris que cette voie menait à la catastrophe et pouvait y aboutir. Dans sa note du 25 avril 1945, le Secrétaire Américain à la guerre Henry Stimson expliquait au Président Harry Truman que la bombe atomique presque achevée serait ‘l’arme la plus terrible jamais connue dans l’histoire de l’humanité [… et que] la civilisation moderne pourrait être complètement détruite’. Stimson partageait également son avis selon lequel cette arme technologique constituerait une structure politique et morale dominante au point de submerger la civilisation elle-même, observant que ‘le monde, dans son état actuel d’avancement moral par rapport à son développement technique, serait finalement à la merci d’une telle arme , cite Benoit Pelopidas

Ce potentiel de destruction condamne à l’anéantissement mutuel les États qui la possèdent. Renoncer à cette puissance pourrait paraitre plus sensé que les éléments stratégiques soutenant la dissuasion nucléaire et que Benoit Pelopidas révèle bancals.

Les États bénéficiant d’une garantie de sécurité ne sont pas mieux lotis (des pays qui permettent de justifier par rebond un arsenal nucléaire dimensionné au-delà des besoins de la propre sécurité du pays doté), ou encore les pays hébergeant des armes nucléaires sur leur territoire (Italie, Allemagne…) en en faisant une cible de frappes ennemies pour les voir détruites.

Aussi, le potentiel de destruction des armes nucléaires est sans commune mesure, directement ou indirectement, leur puissance terrifiante. Même s’il est souhaité, espéré, que l’arme nucléaire ne soit jamais utilisée à des fins de destruction effective, il est à craindre que la dissuasion n’échoue au final, à termes.

Les doctrines et celle de la France

 

Puisqu’il ne faut jamais faire simple, la dissuasion nucléaire est également dépendante des doctrines de chacun des dotés, autant de variétés et de configurations. Et subséquemment de stratégies, de subtilités géopolitiques, diplomatiques.

De nombreuses nuances, basées sur des modèles généraux que nous pourrions résumer ainsi. Tout d’abord, la dissuasion du faible au fort veut qu’une puissance moyenne peut dissuader une puissance majeure de l’attaquer en raison du ‘pouvoir égalisateur de l’atome’ (la fameuse très forte concentration de puissance destructrice rassemblée dans un petit volume et un petit nombre) ; une position française, sur laquelle nous reviendrons en détails (voir infra). La dissuasion par frappes limitées repose sur le principe de l’asymétrie des enjeux, compensant l’asymétrie des forces en présence sur le champ de bataille ; un modèle retenu par la Russie. La dissuasion par l’escalade de coercition et vers une guerre nucléaire limitée correspond à une certaine maitrise de l’escalade, la suprématie dans l’escalade permettant de projeter une victoire finale ; une position américaine, non sans contenir en son sein le paradoxe dit de ‘stabilité-instabilité’. Enfin, la dissuasion du fort au fou est activée pour faire face à des acteurs jugés irrationnels ou prêts à sacrifier leur peuple ; à ce jeu, Israël assume une telle stratégie, dans la droite ligne d’une conviction religieuse emprunte d’une fin eschatologique.

Les pays font publicité de leurs principes stratégiques, dans l’optique que leurs jeux et positions seront compris, produisant les effets de la dissuasion nucléaire. Depuis 1991, notons que la doctrine américaine a tendance à réduire le rôle de leurs armes nucléaires (le Nuclear posture review est le document de référence qui définit la posture de dissuasion américaine). Ce qui va dans un sens opposé de la Russie, sa dépendance renforcée au nucléaire permettant à cette dernière de compenser son asymétrie de force conventionnelle : le rôle des armes nucléaires russes dans la prévention et la conduite des guerres régionales ou locales reste donc prégnant.

Dans le cadre général de la dissuasion nucléaire, l’idée première est bien un ‘non-emploi en premier’, supposant une capacité assurée de seconde frappe et un maintien de niveau d’alerte très élevé des forces nucléaires en tout temps. Une position abandonnée par la Russie : tout franchissement de seuil nucléaire expose à un conflit mondial (stratégie dite anti-access-area denial), interdisant à des forces adverses d’accéder à une zone donnée. Cette peur incontrôlée russe influence la stratégie pour faire suite à un premier tir : les Russes ont mis au point un système de contrôle automatique qui garantit que la guerre ne s’achèvera pas avant que la Russie n’ait utilisé tout son arsenal jusqu’à la dernière bombe en cas d’attaque surprise sur Moscou (dispositif Perimeter). Ce pourrait se traduire selon une maxime simpliste : ‘mieux vaut s’en servir que de les perdre’…

  Depuis la chute de l’URSS et la désintégration de ce qui fut leur empire, les Russes savent que, face à l’OTAN, […] ils ne font pas le poids. L’armée russe a donc, par étapes, défini une nouvelle doctrine militaire qui, outre l’impératif d’économiser les hommes, présente un changement capital. Partant d’une supériorité quantitative en moyens conventionnels [notamment les missiles hypersoniques, ndlr], la doctrine soviétique excluait de lancer une première frappe nucléaire. La nouvelle doctrine, tenant compte de la pauvreté en hommes, autorise, elle, des frappes nucléaires tactiques, si la nation et l’État russe sont menacés , précise l’historien Emmanuel Todd

L’émergence de logiques de forces et de puissances s’impose dans plusieurs régions du globe, instituant les équilibres nucléaires, cœur des relations entre États. Prenons le cas de la zone asiatique. La Corée du Nord adopte une politique de ‘sanctuarisation agressive’, par crainte de chute rapide de son régime en cas de conflit. Quant aux configurations Inde/Chine et Inde/Pakistan, elles sont sensibles à chaque instant. Le Pakistan est le seul pays musulman possédant les armes nucléaires, devant ménager ses relations au regard de quatre critères d’emploi en premier formulés par l’Inde (critères géographique, capacitaire, économique et national).

Voilà qui ne simplifie pas les calculs et la prise de décision en six minutes chrono… Les représailles peuvent être massives, la riposte plus ou moins graduée, une possibilité d’escalade délibérée peut être anticipée et crainte avec l’emploi d’armes nucléaires tactiques, une réponse nucléaire globale peut être opérée dans l’objectif d’une destruction massive en cas d’échec…

La France doit faire avec toutes ces configurations et bien d’autres. Rappelons qu’elle est le seul pays de l’Union Européenne post-Brexit à disposer d’une force nucléaire complète. À travers la très secrète Direction des Applications Militaires (DAM, rattachée au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives CEA), la France tente de rester maîtresse de l’ensemble de la chaîne du nucléaire militaire (recherche fondamentale, propulsion, simulation…). Définition et construction de la politique de défense nationale sont publiques et accessibles via les lois de programmation militaire (LPM) et les Livres blancs. Le cadre de dissuasion est exclusivement organisé autour du Président, au sein du Conseil de Défense (et ses différentes formations spécialisées), du Conseil restreint, du Conseil des armements nucléaires, du Conseil national du renseignement… La dissuasion nucléaire forme le socle de la sécurité du territoire national, et des territoires lointains qui manifesteraient leur appartenance à la souveraineté française.

  Toute politique militaire doit être fondée sur des réalités ; aujourd’hui, par une mutation formidable, la réalité des épreuves de force a pris, avec le fait nucléaire, une dimension essentiellement dissuasive , selon l’esprit des Livres blancs

Au cœur de sa doctrine, la France fait sienne le principe de dissuasion du faible au fort (stratégie de riposte dite de ‘stricte suffisance’), sur la base d’une autonomie stricte et en réponse à une attaque dont périmètre et conséquences sont laissés volontairement vagues (une attaque terroriste majeure utilisant des moyens non conventionnels de type nucléaire, chimique ou biologique n’est par exemple pas exclue pour entrer dans les critères de riposte). L’idée est simple à résumer : la possibilité de riposter avec une intensité inacceptable suffirait à décourager toute velléité de chantage ou d’agression. Dans le cadre de ‘stricte suffisance’, l’effet recherché n’est pas la destruction mutuelle assurée mais l’élévation du coût de l’agression à un niveau qui deviendrait insupportable à l’adversaire, autant de dommages inacceptables à tout agresseur potentiel, quelles que soient les circonstances (y compris en cas d’attaque surprise adverse). La France ne pourrait de toutes façons rivaliser symétriquement et développer un arsenal quantitatif. Elle privilégie donc un volume et des propriétés techniques et opérationnelles forcément qualifiés comme étant ‘les meilleurs’, excluant l’accumulation d’armes (la France possède tout de même 290 têtes nucléaires actuellement, un arsenal jaugé en excès également).

La doctrine française n’est pas partagée par l’ensemble des puissances nucléaires (les États-Unis en passent d’ailleurs de manière plus détaillée par un plan de guerre nucléaire dit Single Integrated Operational Plan). Enfin, contrairement à d’autres pays, la France ne différencie plus entre les frappes ‘tactiques’ et ‘stratégiques’, l’arme nucléaire reste supposée n’être utilisée qu’en dernier recours, selon une posture purement défensive.

Jusqu’à maintenant, la notion d’intérêts vitaux est laissée volontairement ambiguë, la dissuasion exclusivement nationale. Surtout le refus de dissuasion élargie primait : une dissuasion élargie ou partagée, un engagement de protection nucléaire vis-à-vis d’un autre État n’ont jamais été envisagés depuis de Gaulle, le partage de la décision d’emploi n’étant pas acceptable pour la France. Pourtant, contre toute attente, cette dimension a été remise en cause dernièrement par Macron (le discours de ce 2 mars 2026 ne pouvait être pris en compte lors de la rédaction de cet article, ndlr).

Mais quel rôle entrevoir de la France pour l’Europe dans cette nouvelle hypothétique configuration ? Selon quelles conditions ? Selon un rapport questionnant une possible européanisation de la dissuasion nucléaire française, la mise en commun, le partage des moyens, ne sont pas et ne peuvent être à l’ordre du jour ; mais une évolution doctrinale serait effectivement en gestation. Soit l’élargissement du périmètre des intérêts nationaux pour reprendre l’idée de ‘dimension européenne’ de l’arme nucléaire française (Giscard, Mitterrand et Chirac l’auront simplement évoquée, sans y jamais donner suite). Alors quid de la crédibilité de la dissuasion française en version ‘élargie’ ? De toutes manières et en premier lieu, aucun mécanisme ne le permet. Aussi, une codécision d’emploi est un total tabou pour la France : la décision doit selon ses principes doctrinaires rester indépendante, solitaire et immédiate pour une réponse instantanée, univoque. Tout partage de la décision aboutirait simplement à une dilution de sa force nucléaire. Toute gouvernance partagée annulerait l’effet de la dissuasion. La protection de l’ensemble du territoire européen n’est pas plus audible et possible. La perspective d’une dissuasion élargie ne résiste pas à une analyse rigoureuse, peu importe les pays concernés, comme Benoît Pelopidas en a fait démonstration.

Mais rien ou presque n’y fait. L’intérêt pour la dissuasion nucléaire est d’autant plus focalisé que nous assistons au retour de conflits interétatiques en Europe. Militaires, politiques, médias en viennent même à parler de plus en plus de ‘haute intensité’. Soit un affrontement en raison d’enjeux jugés majeurs, voire existentiels, dans plusieurs domaines en même temps, y compris non militaires, avec une grande violence et des pertes élevées. En juin 2021, un rapport du Sénat comportait une section dédiée aux ‘défis de la haute intensité’. En 2022, un de l’Assemblée nationale était entièrement orienté vers ‘la préparation à la haute intensité’. L’hypothèse d’engagement majeur (HEM) est clairement avancée : un affrontement est craint, contre un adversaire disposant de capacités dans tous les milieux (terre, air, mer, cyber, espace, informationnel), non limité au front, étendu au théâtre national, causant de nombreuses pertes. Ou tenu pour être craint. Ravivant le désir pour une dissuasion nucléaire maintenue. Sans guère de considérations pour les biais et angles morts qui vous auront été mis en lumière.

Pour autant, les dangers nucléaires se font de plus en plus jour, à mesure que se fissure le tabou nucléaire et les doctrines étatiques totémiques. En attendant un renversement de paradigme, un déclenchement nucléaire est rendu de plus en plus plausible, possible. Si nous restons peu préparés, les pays dotés n’ont jamais cessé de projeter cette éventualité, par exercices et simulations interposés.

Passons à la pratique. Ou pas.

 

Une croyance aveugle et irréfléchie perdure de la part des populations des États dotés, française comprise. Si la doctrine de dissuasion nucléaire continue à convaincre de son rôle clé dans la paix du monde, chacun doit accepter dans le même temps que son échec ouvre voie à une vulnérabilité sans précédent : une fois un missile balistique à tête nucléaire lancé, que l’attaque soit coordonnée, volontaire ou que l’origine soit accidentelle n’y change rien, aucun État n’étant plus en mesure de protéger sa population de manière significative. Outre un anéantissement de milliers d’habitants instantanément dans un tel schéma d’agression, citons d’ailleurs les Plans de continuité des opérations, tels le FEMA, qui ont pour objet de gérer la situation en cas de crise nucléaire, notamment de sauver des membres spécifiques du gouvernement, et non de porter secours aux citoyens.

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Le consensus autour des forces nucléaires françaises devrait être tempéré par le simple effet sidérant et les conséquences de l’échec de la dissuasion nucléaire, si elle advenait. Les arguments pour les maintenir et les justifier, bien que fragiles, suffisent malgré tout encore.

Habité par l’étude des constructions des savoirs, les réflexions menées par Benoît Pelopidas et son équipe soulignent combien les facteurs qui contribuent à déterminer une politique nucléaire ne sont pas purement matériels, militaires ou géostratégiques. De nombreuses positions relèvent de simples constructions intellectuelles abusives. Pourtant, au regard des risques encourus, tout devrait pousser à l’humilité et au doute et personne ne devrait être persuadé de la pertinence de la dissuasion nucléaire sur la seule base d’une déclaration autant performative que tautologique.

  Je ne sais pas comment sera la troisième guerre mondiale, mais ce dont je suis sûr, c’est que la quatrième guerre mondiale se résoudra à coups de bâtons et de silex , prophétisait Albert Einstein

Il faut absolument admettre, s’il fallait ne retenir qu’un argument, qu’aucune expérience de guerre nucléaire ne pourra jamais valider les arguments, les rendre valables. Tout repose sur une conception intellectuelle, aussi maladroite soit-elle et puisse-t-elle être démontée. Car dans le même temps que la démonstration n’est pas faite, l’issue d’une dissuasion nucléaire qui aurait été inefficace sera le seul résultat probant, et doit être considérée pour ce qu’elle est : une intolérable conséquence destructrice. Finalement, l’espoir en la dissuasion nucléaire repose fortement sur la croyance en un contrôle stricte des armes nucléaires, une confiance jugée et démontrée excessive. A tel point que la possibilité d’une explosion nucléaire accidentelle ne peut plus être écartée, le fait qu’elle ne soit encore advenue reposant pour une grande part sur un facteur ‘chance’ aussi prépondérant que mal estimé.

La guerre nucléaire du futur

 

Comment se rassurer de ce que l’imminence du déclenchement du feu nucléaire ramènerait toujours en dernière intention à la seule prudence les chefs d’État, compte tenu des millions de vie en jeu ? Compte tenu des enjeux, à quelles formations sont supposés prétendre les dirigeants ? Aucune, le seul jugement des urnes suffit à nommer l’acteur suprême. Quelles sont les aptitudes attendues ? Rien n’est vraiment prévu, anticipé. Benoît Pelopidas rappelle fort justement ce besoin de formation impérieux, à la lumière des résultats des simulations sous forme de jeux de guerre.

Oui, car les systèmes d’armes nucléaires n’ont par définition jamais été mis à l’épreuve du combat. Leur utilité décisive pour la paix selon le concept de dissuasion nucléaire est décidée par des spéculations utilisant des modèles, des jeux et des simulations.

Antérieurement, les simulations de guerres nucléaires réalisées aux États-Unis ont fait démonstration que la prudence ne prévalait pas face à l’imminence du déclenchement de la guerre nucléaire. Au contraire. Les jeux BETA I, BETA II, Proud Prophet… pour ne citer qu’eux, ont mis en lumière le recours par les dirigeants aux armes nucléaires systématiquement avant la fin de la simulation. Et les divers scénarios d’avoir une issue identique :  la mort engendrée de 500 millions d’êtres humains. De toutes façons, la simulation révèle aussi qu’une guerre nucléaire s’avère impossible à gagner une fois commencée, la désescalade n’être pas de moindre illusion. Il reste qu’aucun dirigeant, aucun, n’est préparé à des décisions portant sur de telles conséquences.

Non seulement les mauvais choix abondent, mais ils augmentent au fur et à mesure de la montée dans la hiérarchie. Au final, l’idée que le pire sera empêché par des dirigeants responsables, par la crainte d’une destruction mutuelle assurée, s’écroule sur elle-même par les conclusions de ces ‘mises en pratique’.

  Dans ce genre de situation, la rationalité de l’irrationalité prend le pouvoir. La dissuasion s’appuie sur la doctrine de la destruction mutuelle assurée. Chaque puissance nucléaire s’engage à ne pas faire usage de ses armes, sauf si elle y est forcée. Les fondements même de la dissuasion vont à l’encontre de la notion de l’intérêt général , tiré du livre Guerre Nucléaire un scénario

Le pire est à craindre ? C’est que la situation géopolitique met actuellement en exergue quelque profil psychologique de dirigeants (Trump en tête de pont) qui pourrait mettre en délicatesse les principes premiers de la dissuasion nucléaire : pas de frappe nucléaire en première intention sous peine de subir des dégâts de même ordre en représailles.

  Comment puis-je être sûr qu’un ordre de lancement de missiles que je reçois provient d’un président sain d’esprit ? , interrogeait l’officier de l’US Air Force Harold Hering en 1973

Plus encore. Ces ‘vérités’ stratégiques ne seraient-elles pas nouvellement mises à mal si les IA jouaient un rôle de plus en plus important en matière de sécurité nationale ? Jusqu’à maintenant, l’automatisation était perçue comme un gain de crédibilité de la dissuasion nucléaire. Mais la délégation plus ou moins importante de ce contrôle aux IA va-t-elle rester un critère avantageux ?

Aussi, de nouvelles armes pourraient être développées par des IA, des stratégies et tactiques originales. Ou encore l’exploitation potentielle de cybervulnérabilités pourraient être découvertes par les IA, ces nouveaux agents pirates démultipliés, ajoutant aux déséquilibres actuels, aux risques d’emballement et à des nouveaux scénarios de crise spécifiques. Certains modèles d’IA pourraient aider des acteurs malveillants à accéder à des connaissances critiques, mener des opérations nuisibles. Si l’ignorance des adversaires quant aux configurations nées des IA devenait un avantage stratégique, la phase traditionnelle de négociations lors de laquelle une transparence sur les capacités est une condition sine qua non de réussite n’en serait rendue que plus insignifiante, ouvrant toute possibilité d’échec de la dissuasion nucléaire. Finalement, le contrôle des IA deviendrait un rouage d’importance que plus rien ne viendra jamais assurer. Une insécurité absolue va-t-elle advenir ?

En juin 2023, un test virtuel a dégénéré : dans le cadre d’une simulation, l’armée des USA avait chargé un drone de frapper une cible ennemie, mais celui-ci s’était retourné contre ses donneurs d’ordre pour arriver plus efficacement à son objectif final. L’IA avait estimé que des décisions ‘interdites’ par les pilotes de la tour de contrôle interféraient avec sa mission supérieure, et avait tiré sur les opérateurs. Loin des lois édictées par Asimov, tout cela n’est heureusement que numérique pour le moment… Mais l’élan est donné : OpenAI a déclaré que les laboratoires nationaux américains utiliseront ses derniers modèles d’intelligence artificielle pour la recherche scientifique et la sécurité des armes nucléaires. Quant à la décriée société de surveillance Palantir, une enquête révèle qu’elle a décroché au moins 34 contrats, dont des services de gestion pour la dissuasion nucléaire britannique et auprès de l’agence AWE Nuclear Security Technologies, celle qui sous-tend le programme de dissuasion nucléaire de la Grande-Bretagne.

Les IA ne sont pas invulnérables. Des erreurs informatiques ont déjà eu lieu, comme dans les années 1950 quand des radars d’alerte précoce ont confondu un vol de cygnes avec une escadrille de MiG ; en octobre 1960, la Lune levante sur la Norvège avec le signal envoyé par mille missiles balistiques intercontinentaux… L’erreur algorithmique n’est pas à écarter.

L’intégration des intelligences artificielles (IA) aux systèmes d’armes nucléaires et matériels connexes redéfinit la sécurité mondiale et influence la stabilité stratégique. Dans l’intérêt de chacun des pays dotés, les IA sont supposées améliorer la rapidité, la précision et le traitement des données. Mais il faut considérer sérieusement qu’elles introduisent également des erreurs, amplifient des biais d’automatisation, raccourcissent les délais de décision… via des dysfonctionnements, des défauts de conception… Autant d’incertitudes susceptibles d’affaiblir la dissuasion nucléaire, donc in fine d’accroître le risque d’escalade et d’utilisation accidentelle de l’arme nucléaire.

   […] Avec la technologie la plus pointue qui ait jamais été élaborée dans l’histoire de l’humanité, nous libérons un potentiel de catastrophe qui échappe tant à notre capacité d’entendement qu’à notre réactivité politique. Nous avons là comme un visage de Janus, et c’est ce que j’appelle la société du risque planétaire , selon Ulrich Beck, sociologue

Présentement, la décision finale reste une décision promulguée par un être humain. En France, cette décision d’emploi des armes nucléaires exige l’assentiment de trois personnes et non d’une seule comme tellement médiatisé. Plus encore aux États-Unis selon les éminents spécialistes de la question. Le contrôle humain, une certaine capacité d’intervention humaine significative, doit donc rester une étape cruciale et indispensable, une garantie immuable. Alors que les IA sont intégrées d’ores et déjà dans les étapes de dissuasion nucléaire, aucun consensus ne se dégage encore malheureusement sur cette évolution.

La promesse de contrôle apparait comme un pari sur la peur, sur la chance et/ou sur la responsabilité distribuée. Ce pari n’apparait pas dans le discours officiel. La désobéissance est implicitement espérée mais ne peut être explicitement formulée, car elle agit selon un mode de la chance, contraire à un contrôle qui se révèlerait infaillible. Ce pari sur la désobéissance opportune est une sécurité qui ne dit pas son nom, car elle n’est pas admise mais est attendue excessivement comme faisant partie des procédures de contrôle supposément efficient en lui-même. Mais voilà, un taux de contrôle de 99.9 % peut paraitre important, il n’est pourtant qu’imparfait ; ce 0.1 % d’incertitude correspond à une conséquence catastrophique. Compter sur la désobéissance opportune ? Comme un paradoxe dans les termes dans le cadre de la dissuasion nucléaire.

Il faut espérer que le facteur chance joue encore un rôle majeur dans l’évitement d’explosions non désirées ou accidentelles. Les interventions d’opérateurs n’ayant pas suivi des règles sont parmi les exemples les plus médiatisés qui auront permis d’éviter une catastrophe. Citons deux cas célèbres cependant que bien d’autres sont référencés mais plus invisibilisés.

Le premier exemple est celui de Vassili Arkhipov. En octobre 1962, durant la crise de Cuba, ce chef d’état-major de la brigade sous-marine soviétique se trouve à bord du sous-marin B-59 pendant le blocus de Cuba activé par J.F. Kennedy. Des grenades sont larguées via quatorze navires l’encerclant, vont l’effrayer car cette signalisation ne sera pas comprise depuis le sous-marin harcelé pendant environ quatre heures. Lorsque le B-59 est finalement touché par quelque chose de plus fort que des grenades sous-marines, une torpille nucléaire est préparée sous les ordres du capitaine. Arkhipov a compris que les Américains manifestaient de simples signaux et non une attaque orchestrée, s’opposera aux deux officiers et empêchera le lancement. Sa présence aura été une chance ayant permis d’éviter qu’un conflit nucléaire ne débute.

Le deuxième exemple est celui de Stanislav Petrov. Cet officier radar reçoit une alerte informatique d’attaque d’un missile ennemi en septembre 1983. Puis quatre autres, détectés par un satellite d’alerte précoce, ne le seront pas par les stations radars. Ses subordonnés le pressent de confirmer l’attaque. Intrigué par le faible nombre de missiles détectés pour une supposée attaque américaine, Petrov conclut à la fausse alerte et désobéit à la procédure de remontée d’alerte. L’alerte n’était en effet que due aux reflets du Soleil sur des nuages. Par chance, une règle aura été transgressée.

  Malgré plusieurs incidents évités de justesse, […] personne parmi les autorités ne croit que ces maudits engins vont exploser, et donc tout le monde veut jouer avec eux, comme des chasseurs de trésors se vautrant dans un coffre-fort de pièces d’or truffé de scorpions gardiens, comme des enfants découvrant le pistolet chargé que leurs parents ont négligé par inadvertance de mettre sous clé , corroborait l’historien de l’ère nucléaire Richard Rhodes

L’intégration des IA pourraient aggraver les menaces existantes pour la paix et la sécurité internationales, comme des algorithmes ont créé des crashs boursiers. Peut-être des normes devraient être édictées, afin d’envisager de limiter ou d’interdire l’utilisation des IA dans les systèmes de vecteurs nucléaires. L’évaluation de l’impact des IA militaires sur le risque d’escalade nucléaire s’avère un dossier extrêmement complexe.

  Un affrontement entre États n’est rien d’autre que deux appareils industriels et technologiques jetés l’un contre l’autre, avec de la chair humaine entre les deux , extrait du livre Maudite soit la guerre

Compte tenu de tous les facteurs et paramètres participant de la non-agression nucléaire, il faut se satisfaire qu’aucun accident n’ait joué en faveur d’une escalade de ripostes. Malgré tous ces risques, chaque pays doté se doit de maintenir au plus haut la crédibilité de sa force nucléaire, afin que cette dernière joue le rôle attendu par les stratèges de la dissuasion nucléaire. Chacun doit donc faire démonstration permanente que ses armes sont opérationnelles, impossibles à neutraliser et prêtes à l’emploi en toutes circonstances. Mais à jouer à la démonstration de crédibilité de ses forces nucléaires, parfois les allumettes sont proches des cuves d’essence, des barils de poudre, des citernes de méthane réunis en une même pièce étroite close… Les risques résident alors dans l’interprétation des mouvements de l’adversaire, tels l’exercice de l’OTAN Able Archer en 1983…

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Autant de situations plus sensibles les unes que les autres. Il faut lire l’ouvrage d’Annie Jacobsens, Guerre nucléaire un scénario, pour prendre en considération les conditions qui prévalent lors d’une attaque nucléaire, quand le wargame entre en sa phase réelle. Cette mise en situation correspond aux soixante-deux premières minutes durant lesquelles la riposte peut être menée. Un laps de temps infime pour rayer de la carte une Humanité vieille de plusieurs millions d’années, par le truchement d’un hiver nucléaire. Cet hiver est la conséquence climatique d’une guerre nucléaire (superfeux, retombées radioactives, impulsions électromagnétiques…), obtenu par modélisations (les études militaires n’intègrent pas cet aspect climatique). La vitesse d’escalade est estimée de l’ordre de trente minutes : le laps de temps entre le lancement et l’impact du missile balistique engendrerait selon les études 91 millions de morts en quatre heures. Un résultat terrible permis avec seulement 1% de l’arsenal actuel.

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Les choses peuvent empirer. Mais en France, la plupart devra rester convaincue de la protection offerte par l’article 15 des Conventions de Genève pour croire qu’aucun de nos réacteurs nucléaires civils ne puissent venir amplifier les conséquences d’une guerre nucléaire. Le ‘scénario du diable’ (la fusion des cœurs et la dispersion des éléments radioactifs) devrait pouvoir être évité sur la base de ce respect conventionnel. Evitant dans le même temps un coût économique et financier colossal.

Ne pas se dissuader d’en débattre

 

Depuis le début de l’ère militaire atomique, depuis des dizaines d’années, les citoyens n’ont pas voix au chapitre concernant l’idée de dissuasion nucléaire, concernant l’arsenal nucléaire en tant que pendant matériel. L’évolution du secret nucléaire en France confirme cette mise à distance de la population de la chose nucléaire. Pas que civil donc.

  Les explosifs nucléaires sont intrinsèquement despotiques pour trois raisons liées : la vitesse des décisions d’usage des armes, la concentration de la décision d’utiliser les armes entre les mains d’un seul homme et le manque de possibilité de rendre des comptes qui découle de l’incapacité des groupes affectés à avoir leurs intérêts représentés au moment de la décision de l’emploi , explique Daniel Deudney, professeur de sciences politiques (université Johns Hopkins)

Les conséquences financières de l’utilisation des armes nucléaires (confections, maintenance…), plus encore celles humanitaires compte tenu de la capacité de destruction inimaginable, tout devrait rendre légitime une réflexion générale par tous, les élites au pouvoir redevables de comptes auprès de leurs administrés. Le sacrifice est accepté en cas de frappe nucléaire, d’explosion accidentelle ou non autorisée sur le sol de notre propre pays, les représailles nucléaires sont intégrées comme une inconnue acceptable de l’équation de la doctrine de dissuasion en cas d’échec. Pire, les symboliques sont inversées, selon de savants dosages de culture populaire visuelle, des esthétiques télévisuelles, documentaires, cinématographiques que n’aura pas manqués d’analyser Benoît Pelopidas.

La réalité nucléaire n’est tout simplement pas lisible, compréhensible, au contraire reste fantasmée. Si bien que les citoyens considèrent à tort que le déploiement des arsenaux est un moyen dicté par des fins préétablies correspondant à une rationalité stratégique. Illusion tenace. Au contraire, cette interviouve aura détaillé moultes incohérences et contradictions en matière de politique nucléaire.

Le décalage est fort entre la confiance que nous avons en notre jugement basé sur de fausses généralités et sa validité effective. Le discours officiel n’est que rhétorique de la protection, occulte la vulnérabilité sous-jacente, omet de reconnaitre que ce pari spécifique a pour objectif de ‘gagner une sécurité par un danger’.

  Il convient de problématiser le lien entre nucléaire civil et nucléaire militaire, de repenser les politiques nucléaires dans un contexte politique et historique dans lequel la démocratie est le régime politique auquel nous tenons et l’anthropocène notre ère. […] Ce type de questionnement et de saisie des agencements matériels permet également de développer une compréhension manquante des accidents et d’échapper à l’illusion selon laquelle les doctrines manifesteraient une cohérence de tous les niveaux de la politique nucléaire  , selon Benoit Pelopidas.

Occultées, de nombreuses publications scientifiques sont pourtant existantes, autant de données et d’outils permettant d’établir une distance analytique : les armes nucléaires ne sont pas que défensives, la prolifération est préférée, les autres alternatives à la dissuasion nucléaire pour assurer une sécurité nationale et internationale ne sont pas étudiées. De fait, aucun choix éclairé n’est offert, permis.

  Si plus personne ne croit au renoncement comme une stratégie délibérée et n’y voit qu’une stratégie par défaut, parce qu’il ne peut se déprendre du postulat erroné du désir nucléaire, ledit renoncement devient de fait impossible. Ces mécanismes opèrent par le recours au paradigme de la prolifération pour mieux nier le renoncement ou ne le considérer comme simplement provisoire, puisque contraire à la dynamique historique fondamentale, le rejetant politiquement ainsi que ses tenants. […] Voulons-nous être une communauté politique qui ne se sent et ne se dit pas capable de garantir sa sécurité autrement qu’en menaçant, en préparant et acceptant d’être responsable de la mort de civils en masse ? , complète-t-il

Il est affaire de sacralisation des armes nucléaires en France, de croyance excessive. Coûteuse en bien des domaines. Plutôt que parier sur la fiabilité de la technologie nucléaire, sur la lucidité des dirigeants en poste, sur la peur, la chance et la désobéissance opportune, sans doute faut-il envisager de réellement débattre de l’intérêt plus prégnant d’un désarmement nucléaire généralisé et total, afin d’éviter un hiver nucléaire largement modélisé et que laisse augurer advenir.

A ce titre la recherche indépendante et multidisciplinaire que son équipe mène est un moyen démocratique vital pour comprendre les tenants et aboutissants de la dissuasion nucléaire. Une recherche indispensable en ce qu’elle se distingue des communications et permet d’obtenir la distinction entre les choix possibles, autres que ceux déjà effectués, de digérer l’articulation des éléments et de s’en faire une opinion personnelle.