Un arsenal nucléaire en excès

Il y a un peu plus de quatre-vingts ans, deux bombes nucléaires ont été utilisées à l’encontre du Japon par les États-Unis, premier état doté d’armes nucléaires. Depuis, hormis les essais atmosphériques, souterrains ou en mer, aucune explosion nucléaire n’a été à déplorer dans le monde malgré les conflits militaires incessants. Mais la menace de leur usage est encore parfois brandie par les États en possédant. Cette menace nucléaire est supposée produire de la peur, donc engendrer de la prudence : voilà la stratégie générale du principe de dissuasion nucléaire. Pour introduire ce concept et avant de le critiquer, un état des lieux des arsenaux de par le monde s’impose.

(source : Oppenheimer, de Christopher Nolan)

Avertissement : notre média enquête spécifiquement sur le nucléaire civil. Nous avons totalement conscience que ce dernier est lié au nucléaire militaire. Mais il nous paraissait sage et lucide jusqu’à maintenant de concentrer nos forces journalistiques bénévoles sur l’un des deux.

Nous faisons exception pour une série de trois articles consacrée exclusivement à la dissuasion nucléaire. Car aborder ce sujet particulier nous apparait d’intérêt général, voire urgent dans ce contexte géopolitique et de fortes gesticulations étatiques. Oui, la dissuasion nucléaire est un thème dont l’évidence doit faire l’objet d’une critique sérieuse et argumentée, dont le mythe doit pouvoir être combattu par le truchement de données fiables. Cela sera efficacement opéré avec un des grands spécialistes mondiaux des armes nucléaires, Benoît Pelopidas. Dans la vidéo annexe que nous vous proposons, il nous fait l’honneur d’un entretien d’utilité publique.

Avant tout, petite revue succincte de l’état des forces en présence, des arsenaux atomiques mondiaux en stock.

// En Bref //

• Posséder des bombes nucléaires fait la fierté des grands États, par croyance de leur prégnance à éviter la guerre

• La course aux armements a permis d’accumuler des stocks, aujourd’hui encore en excès

• Les modèles de bombes varient pour assurer une destruction toujours plus large et rapide des zones ennemies

• Les programmes visent à moderniser les arsenaux nucléaires sur une durée de 70 ans et pour des budgets colossaux

• Différents traités aspirent à démanteler, limiter ou interdire les arsenaux nucléaires. Sans grand succès.

• Les chefs d’États, les citoyens restent convaincus du bien fondé de la dissuasion nucléaire

• L’hiver nucléaire semble à portée de tir, en moins de quelques heures l’escalade, s’accomplir

• Tous les plans militaires prétendent détruire au maximum l’agresseur. Et vice-versa.

• Le débat démocratique sur la dissuasion nucléaire est un impensé à imposer

// En Bref //

Depuis le projet Manhattan, les guerres impliquant les États, notamment ceux dotés de bombes nucléaires, ont pris une autre dimension. Non sans risque pour la survie de l’Humanité sans doute. Une perspective effrayante que cet hiver nucléaire, qui n’empêchera pas les premiers pays, États-Unis et URSS en tête, de produire des quantités considérables de ces armes dans une course folle à l’armement atomique.

Le paradoxe de l’arme nucléaire réside dans un principe simple : elle ne doit jamais servir, mais son pouvoir repose sur la croyance qu’elle protège d’offensives étatiques les neuf pays qui la détiennent par son impact hautement destructeur. Sans compter le ‘parapluie nucléaire’ offert à certains alliés et censés les tenir à l’abri aussi sûrement que s’ils était eux-mêmes possédants.

Si on peut plus dissuader entre adultes…

 

Depuis 1945, il y a une centralité du fait nucléaire dans les relations entre les grands acteurs étatiques, les politiques de défense et les réflexions stratégiques. Comme une évidence, un fait devenu naturel. Si bien que repenser les choix nucléaires parait superfétatoire, illusoire, utopique.

La course à l’armement a tout de suite prévalu, dès 1946, à la toute suite des bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Un arsenal de plusieurs milliers de bombes nucléaires allait être stocké par les États-Unis et l’URSS en un temps record, une multitude de variétés issue de l’imagination scientifique et des demandes militaires débridées (bombes à fission, armes à fusion, thermonucléaires).

(pic de 70 000 armes nucléaires au total en 1986 parmi les arsenaux des USA et de l’URSS)

Depuis 1991 et la dissolution de l’URSS, la tendance serait-elle à une phase de repli, de recul de la place de l’arme nucléaire ? Quantitativement, cela se vérifie. Mais les sommes budgétaires investies dans cette solution militaire restent importantes, à la faveur d’armes plus destructrices qu’auparavant. La focale reste orientée sur des menaces supposées incessantes, quand bien même la dissuasion nucléaire ne serait d’aucun impact contre des groupes terroristes.

Plus que jamais, les rapports de force se fondent classiquement sur la puissance militaire, via des capacités de défense nationale conventionnelles crédibles et des armes nucléaires en état de fonctionnement, en capacité de mobilisation constante et instantanée.

La dissuasion nucléaire, stratégie militaire reposant sur la bombe nucléaire et issue de la guerre froide, reste un élément-clé de la stabilité du monde, une réalité acceptée et considérée comme inéluctable. En ce qu’elle empêcherait en permanence que des menaces étatiques majeures entrainent une guerre ? Amoindrirait les risques de chantage étatique ? Garderait sous contrôle des conflits régionaux afin d’éviter qu’ils ne s’étendent ? Protégerait de vulnérabilités nouvelles ? Rien n’est moins sûr.

Forces en présence

 

Sur la base des travaux de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), jumeau stakhanoviste des rapports du WNISR pour l’actualisation annuelle du nucléaire civil dans le monde, il nous est loisible d’énumérer quelques chiffres et de prendre en considération quelques ordres de grandeur.

Sur les 193 États membres des Nations unies, neuf États sont officiellement dotés de l’arme nucléaire. D’armes nucléaires en l’occurrence. États-Unis dès 1945, Russie (ex-URSS) en 1949, Royaume-Uni (1952), France (1960), Chine (1964), Israël (vers 1967, mais ne reconnaissant pas publiquement posséder l’arme nucléaire), Inde (1974), Pakistan (1990), et enfin Corée du Nord (2006). Russie et USA possèdent la large majorité de l’arsenal mondial.

Outre que ces armes se déplacent en mer, sur mer ou dans l’atmosphère, cela ne circonscrit pas les arsenaux à ces quelques zones géographiques nationales, toutes par défaut mobilisées d’ailleurs dans l’hémisphère nord, faut-il remarquer. Six pays hébergent des arsenaux nucléaires (des bombes B61 stockées en Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas, Turquie et Biélorussie), selon des accords précis et un contrôle sur iceux quasi inexistants ou une variation sur le degré de délégation.

Neuf seulement depuis tout ce temps ? C’est que l’idée que les pays seraient enclins à désirer se doter d’arme nucléaire est fausse : au moins 143 pays n’ont jamais essayé de se doter de ce type d’armes. Certains de ces pays sont capables techniquement d’en élaborer mais ont choisi d’y renoncer, pour des raisons économiques, morales, éthiques, politiques… tels l’Italie, le Brésil, la Turquie.

Selon un inventaire mondial, le total est estimé à plus de 12 000 ogives, dont environ 9 600 se trouvent dans des stocks militaires potentiellement utilisables : 3 900 seraient déployées avec des missiles et des avions, le reste étant dans des stockages centraux. L’importance et le risque réside dans les 2 100 de ces bombes déployées et maintenues en état d’alerte opérationnelle maximale sur des missiles balistiques, pour une large part sous le contrôle des États-Unis et de la Russie.

Lancées en moins de quinze minutes, quinze de ces armes thermonucléaires permettraient de détruire la totalité de la France, au-delà de toute possibilité de reconstruction. D’ailleurs, une guerre impliquant moins de 1% des arsenaux nucléaires actuels mettrait en péril l’humanité. L’arsenal mondial est donc largement excédentaire pour la seule dissuasion.

(MIRV, Multiple Independently targeted Reentry Vehicle)

Les bombes, A ou H, à force de miniaturisations, sont maintenant une à plusieurs têtes nucléaires disposées dans des missiles balistiques. Les attaques intercontinentales sont donc possibles plus aisément avec ces ogives à têtes multiples. Ou comment aller plus loin dans la performance.

Les armes actuelles sont de capacité de destruction mille fois supérieure à celles des débuts. En comparant en équivalent TNT (l’explosif référent), les comparaisons sont impressionnantes : si la bombe tombée sur Hiroshima était de 15 ktTNT (kilotonnes), Tsar Bomba 1 équivaut à 50 MtTNT (mégatonnes).

Ces dernières années, des ogives à plus faible puissance (dites charges ‘tactiques’) peuvent être utilisées dans le cadre de guerre conventionnelle. La différence entre nucléaire ‘stratégique’ et ‘tactique’ ne réside pas dans la puissance de la charge explosive mais dans sa portée : une frappe tactique est en principe de portée relativement courte et limitée au champ de bataille. Selon une estimation récente, la Russie posséderait environ 1 900 armes nucléaires tactiques, stockées sur une cinquantaine de sites dédiés. Des menaces de frappes ‘tactiques’ nucléaires en Ukraine ont d’ailleurs été formulées régulièrement par la Russie. Mais ces têtes nucléaires doivent être déplacées vers des bases militaires avant d’être assemblées à leur système de lancement (missiles) puis lancées. Un processus visible des services de renseignement américains via les images satellites. Cette visibilisation peut, dans le cadre de la stratégie de dissuasion, être volontairement utilisée afin d’accentuer la pression sur les adversaires.

En tout cas, cela a de quoi modifier les doctrines de chaque pays doté et change les principes originels de la dissuasion nucléaire : leur potentiel destructeur reste important et les armes nucléaires ‘tactiques’ conservent des conséquences terribles.

A la faveur de divers traités (nous y viendrons ci-dessous), le nombre total d’ogives nucléaires dans le monde diminue. Mais le nombre d’ogives nucléaires opérationnelles augmente (‘alerte opérationnelle élevée’). Citons tout de même la Chine, qui développe son arsenal nucléaire plus rapidement que tout autre pays : le SIPRI estime que son arsenal nucléaire est passée de 410 ogives en janvier 2023 à 600 en janvier 2025.

(source : SIPRI)

Encore, notons que l’Inde et le Pakistan, qui se sont brièvement affrontés dans un conflit armé au printemps 2025, continuent également de miser sur ces armes. Les deux pays ont tous deux poursuivi le développement de nouveaux moyens de transport de leurs charges nucléaires respectives.

Les programmes de modernisation nucléaire se poursuivent intensément, dans chaque pays. Ce dimensionnement démontre que la dissuasion n’est pas le seul objectif, mais que des frappes préventives sont envisagées afin de limiter les dommages si la dissuasion devait échouer. Ce qui n’est pas rassurant compte tenu des innombrables sources d’instabilité, des gesticulations belliqueuses internationales.

La France dans le coin de la cour des grands

 

La France poursuit ses programmes de développement de sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE de troisième génération) et de nouveaux missiles de croisière à lanceur aérien, cependant que rénovation et modernisation des systèmes existants sont programmées. Un SNLE peut tirer 80 missiles nucléaires mer-sol balistiques (MSBS) en moins de 90 secondes. Surdimensionnement encore une fois.

   Concernant la dissuasion nucléaire, la modernisation et le renouvellement de l’arsenal nucléaire évoqués par Macron dernièrement, il n’y a de véritables débats démocratiques approfondis, une compréhension des enjeux économiques, juridiques, stratégiques… Tout cela est totalement absent. La dissuasion nucléaire est toujours une évidence, sans remise en question, comme dans la dernière revue stratégique militaire de juillet 2025. Ce n’est pas un choix de société, mais un choix du fait du prince , résume Jean-Marie Collin, directeur France de l’ICAN

En France, définition et construction d’une politique de défense nationale sont publiques via les lois de programmation militaire (LPM) et les Livres blancs. Le cadre est organisé autour du Président, au sein du Conseil de Défense et ses différentes formations spécialisées (Conseil restreint, Conseil des armements nucléaires, Conseil national du renseignement…). La dissuasion nucléaire est au cœur des Livres blancs, socle immuable de la sécurité du territoire national.

  Toute politique militaire doit être fondée sur des réalités ; aujourd’hui, par une mutation formidable, la réalité des épreuves de force a pris, avec le fait nucléaire, une dimension essentiellement dissuasive, selon l’esprit des Livres blancs

Les forces nucléaires tactiques (de courte portée et à plus faible énergie) ont été abandonnées depuis 1996 par la France. La force nucléaire nationale est représentée par des triades, soit des composantes océanique (4 SNLE munis de 16 tubes de missiles M51), aéroportée et aéronavale.

Si les Forces aériennes stratégiques (FAS), voire la Force aéronavale nucléaire (FANu) peuvent accueillir des observateurs ou des participants étrangers à leurs exercices, peu de détails filtrent du nucléaire militaire. Ces exercices opérationnels, appelés ‘Poker’, ont lieu quatre fois par an, impliquant une cinquantaine d’avions (dont des Rafale, porteurs d’une réplique du missile nucléaire ASMP‑A, missile air-sol à moyenne portée amélioré), des avions ravitailleurs, des avions de combat jouant les forces adverses, des unités de défense sol/air, des unités de contrôle aérien.

Tout cela chiffre vite. Entre 2010 et 2020, mille milliards de dollars ont été dépensés par les neuf États dotés. Les États-Unis prévoient de dépenser environ 1 700 milliards de dollars entre 2020 et 2050 pour moderniser leur arsenal nucléaire (un coût sans doute sous-estimé, selon une situation identique pour tous les pays nucléarisés). Dans la dernière loi de programmation militaire (2024-2030), la dissuasion nucléaire représente désormais un budget de 7,6 milliards d’euros par an (soit 13 % du budget total des armées). Un arbitrage classé secret défense, forcément. Par défaut, certains rapports de recherche sont un moyen de sensibiliser au coût faramineux des armes nucléaires, un argument comme un autre pour que les citoyens se prononcent sur leur maintien ou pas.

Encore, bien des coûts ne sont pas pris en compte : remplacement du Charles-de-Gaulle par un porte-avions à propulsion nucléaire, entretien des Rafale réservés pour l’emploi de l’arme nucléaire, entraînement et salaire des personnels affectés à la dissuasion, navires de guerre protégeant les sorties de sous-marins lanceurs d’engins nucléaires, laboratoires et simulations d’essais nucléaires…

Tout cela pour maintenir la crédibilité de la dissuasion, nerf central du pari sur la peur. En France, une partie de la stratégie passe par une saturation des défenses adverses (défenses antimissiles et antiaériennes). Et à termes par un bouleversement technologique auquel tous les grands pays dotés prétendent : un programme de missiles hypersoniques (ASN4G, Air-Sol Nucléaire 4e génération volant à Mach 5, pour succéder au missile ASMP-A actuellement en service).

Voilà donc la fort nommée ‘capacité de pénétration de l’arme nucléaire’. Des moyens hautement techniques pour convaincre les adversaires de son potentiel destructeur en réponse à une agression. Et surtout pour rassurer la population sur les bienfaits de la dissuasion nucléaire par le truchement d’une compétence technologique de haut niveau, un contrôle total de ses procédures. Ce qui est justement largement critiqué et contrecarré.

Mais les neuf États n’en démordent pas et ont entrepris des programmes qui prévoient de fonder la sécurité nationale et internationale sur des armes nucléaires pour les 70 prochaines années.

Les tentatives de désarmement

 

Si les armes chimiques et biologiques, certaines catégories d’armes conventionnelles, ont fait l’objet de traités d’interdiction absolue et inconditionnelle, en raison de leur impact humanitaire injustifiable, il est à se demander pourquoi cela n’est pas le cas des armes nucléaires. Des tentatives de régulation, de désarmement, d’interdiction, existent tout de même.

Face à cette logique de destruction qui ne dit pas son nom, la majorité des États membres de l’ONU ont permis l’entrée en vigueur en 2021 du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). Ce traité vise non seulement l’interdiction des armes mais également la destruction des forces et des stocks existants. Entré en vigueur en janvier 2021, il n’a évidemment pas été ratifié par les États disposant d’arsenaux de ce type, à l’instar de la France, qui a adopté une posture extrêmement critique de cet outil juridique.

En discussion depuis 2017, les États dotés d’armes nucléaires y sont globalement opposés pour des raisons évidentes ou illégitimes selon depuis quel bord l’observation se porte. Entre autres obligations juridiques internationales, ce traité engage les États à :

  ne jamais, en aucune circonstance, mettre au point, tester, produire, fabriquer, acquérir d’une autre manière, posséder ou stocker des armes nucléaires ou d’autres dispositifs nucléaires explosifs […], utiliser ou menacer d’utiliser des armes nucléaires ou d’autres dispositifs nucléaires explosifs. 

Une fin en soi du principe de dissuasion nucléaire qui nourrit la stratégie des États dotés.

Dans le cadre de la Campagne internationale pour abolir l’arme nucléaire (ICAN, prix Nobel de la paix 2017), le traité est jugé a minima avoir le mérite de changer le débat à propos des armes nucléaires. D’abord en actant l’illégalité des armes nucléaires. Ensuite en interdisant la menace de son emploi, remettant en question la théorie de la dissuasion elle-même. Le prochain objectif des membres de cette association est que la France participe comme observateur à la première conférence d’examen du TIAN en novembre 2026, premier pas symbolique.

Avant le TIAN, le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) visait l’arrêt de la prolifération nucléaire en faisant stopper les essais. Il a permis d’interdire tout essai d’armes nucléaires et toute autre explosion nucléaire partout dans le monde. Parfois, Russie ou Etats-Unis indiquent être prêts à reprendre les essais, selon des excuses variées.

Antérieurement, première pierre à l’édifice, le Traité de non-prolifération (TNP) était acté en 1968. La France en est signataire : ainsi, toute diminution de la posture nucléaire française doit être considérée comme définitive, que ce soit sur le nombre de composantes, sur le nombre de vecteurs ou sur le nombre d’armes. Une renégociation du TNP est en cours. Une diminution plutôt qu’une interdiction qui permet de conserver et maintenir le principe de la dissuasion stratégique française.

Pour les partisans du TNP, le rythme du désarmement est trop lent. Surtout, des signes laissent penser à un arrêt de cet élan. En mai 2025 s’est déroulée à l’ONU une réunion préparatoire de la onzième conférence d’examen du TNP. Aucune recommandation n’a été adoptée. Une situation bloquée malgré les ratifications qui obligent les États dotés : l’article 6 du TNP s’attche en effet à poursuivre les négociations sur des mesures efficaces relatives au désarmement nucléaire.

Plus inquiétante est l’expiration du Traité sur les mesures de réduction et de limitation des armes stratégiques offensives (New START, 2010) depuis ce début février 2026, intéressant spécifiquement les deux grandes puissances nucléaires que sont la Russie et les États-Unis. Une accumulation nucléaire non régulée dans l’avenir est à craindre à nouveau, faute d’accord renouvelé et compte tenu du contexte géopolitique. Les traités (START, SORT puis New START) ont conduit à une forte réduction des armements, en fixant un plafond au nombre de têtes nucléaires déployées (beaucoup d’autres restant cependant stockées).

La discussion portant sur les armes nucléaires tactiques sera de poids, car elles contournent les obligations liées au traité bilatéral de désarmement New Start, qui ne comptabilise que les armes stratégiques (limitées normalement à 1550) servant de fondement à la doctrine de dissuasion, basée sur la ‘destruction mutuelle assurée’.

(source)

Le déploiement d’armes et de vecteurs nucléaires stratégiques redevient un sujet vital, malgré les obligations du TNP multilatéral auxquelles les deux pays sont soumis. Pour beaucoup d’observateurs, les dangers se trouvent accrus, l’horloge de l’apocalypse flirte avec minuit comme jamais auparavant. Un hiver rude, nucléaire, est craint.

Une guerre pas comme les autres

 

120 000 armes nucléaires ont été créées depuis 1945. Deux milles explosions nucléaires (atmosphérique et en sous-sol terrestre ou maritime) détonné depuis cette même période, soit 29 000 Hiroshima. Douze milles actuellement environ. Presque cent suffisent pour détruire toute vie selon la théorie de l’hiver nucléaire. Nous l’avons dit : la taille des arsenaux peut être jugée largement excédentaire. Si bien que des marges de réduction considérable existent. Mais les stratégies perdurent, les tactiques se déploient, et les planificateurs de la guerre nucléaire prévoient des opérations de grande ampleur (neuf missiles nucléaires par cible par exemple).

Une guerre nucléaire totale, par escalade, fera s’abattre un hiver nucléaire. Un hiver dont les conséquences climatiques ont été obtenues par modélisation (nonobstant quelques données non prises en compte, tels les grands feux, les effets des rayonnements électromagnétiques IEMN à 450/500 kilomètres d’altitude…).

(source)

D’après le livre très instructif d’Annie Jacobsen, nous pouvons nous faire une idée assez précise du déroulé d’événements pouvant suivre le tir d’un missile nucléaire visant les États-Unis. Les informations recueillies permettant d’établir un tel scénario sont issues d’entretiens exclusifs avec des personnalités haut placées et des spécialistes, tirées de documents déclassifiés. Cet ouvrage détaille les chaines de commandements, les chaînes décisionnelles. Une mine d’informations pour tous les férus de films de guerre atomique, bien plus savamment que n’avait su le faire Wargames. L’escalade nucléaire, par des ripostes, est à portée de pensée et une faiblesse de la stratégie de dissuasion nucléaire expose le monde entier.

Il faut bien comprendre de ces étapes retranscrites qu’une petite guerre nucléaire n’existe pas. Une fois un missile à tête nucléaire décelé, la riposte et les réponses tout autant nucléaires suivantes ne peuvent qu’aboutir à l’effondrement de notre civilisation en quelques heures.

Le gouvernement américain possède à cette fin un plan de guerre nucléaire totale. Une attaque nucléaire surprise de grande envergure supposée ‘impensable’ est le scénario privilégié dans cette projection, déclenchant un scénario nucléaire global.

  Depuis la fin de la seconde guerre mondiale [mois de décembre 1960, réunion au Strategic Air Command], les États-Unis s’entrainent et se préparent à un conflit nucléaire général. Une troisième guerre mondiale dont le bilan s’élèveraient au bas mot à deux milliards de morts.

Le SIOP (Single Integrated Operationnal Plan) est un plan d’opération intégré unique (à ce jour OPLAN 8010-12) ayant pour objectif d’entrainer la mort de 600 millions de personnes dans le monde.

Chacun des gradés, des états-majors, a beau avoir conscience que la bombe atomique en tant qu’arme militaire est une menace pour l’humanité et la civilisation, une véritable arme de destruction massive, l’emballement sera le chemin unique emprunté par les uns pour tous les autres. Cela adviendra par suite d’une agression intentionnelle, par le paramètre chance qui n’aura pas été primordial, par un problème technique, une traduction mauvaise d’intentions adverses…

La dissuasion nucléaire repose sur la lucidité, le jugement non erroné… Mais cela ne suffit aucunement. Bien trop de facteurs, sensibles et disséminés, interagissent pour considérer cela comme impossible. L’échéance est sans doute plus que jamais à portée de tir.

(Fail-safe, de Sidney Lumet)

Via la stratégie de lancement sur alerte américaine, l’escalade nucléaire suit immédiatement une attaque par missile balistique intercontinental (ICBM), tout allant selon une temporalité fulgurante, précipitée mais car aucun retour en arrière n’est possible, tout se jouant en moins de 26 minutes. La riposte se limite alors à lancer un autre ICBM car un missile du système antibalistique ne peut réellement intercepter une ogive nucléaire lancée à 21 000 kilomètres par heure. La probabilité de percuter la tête nucléaire est très faible, malgré les milliards investis pour prétendre posséder un bouclier de 44 missiles EKV. La conclusion en est l’inéluctable apocalypse. La catastrophe se trouve assurée par ce niveau d’alerte maximale et de lancement rapide toujours assurés à tout moment de par le monde. Depuis, le missile hypersonique pourrait avoir même considérablement réduit ce timing.

Les veilles et surveillances, les analyses effectuées en temps réel par milliers, autant de dispositifs qui exposent à des tirs accidentels, non autorisés. Six minutes de riposte (le fameux ‘impact bleu’, dans la stratégie américaine), sous stress, pollué par la sidération, peu propice au discernement : voilà à quoi tient des millions de vie, voire l’humanité entière.

  De nombreux présidents arrivent au pouvoir mal informés sur leur rôle en cas de guerre nucléaire. Certains semblent ne pas vouloir en savoir plus , confirme William J. Perry, ancien Secrétaire à la Défense des Etats-Unis

Le lancement d’un missile à tête nucléaire signe en lui-même l’échec de la politique de dissuasion. Selon les divers simulations (l’un des premiers projets par simulations Proud Prophet entrepris par Thomas Shelling sur la base de la théorie des jeux aux systèmes complexes, par exemple), la désescalade nucléaire devient également une illusion de même ordre que la dissuasion nucléaire initiale. A tel point que l’escalade pourrait être privilégiée pour viser une désescalade. Solutions vaines à enrayer l’apocalypse mise en branle.

Il faut savoir admettre ce qu’aucun dirigeant ne sera prêt à concéder : aucun d’entre eux n’est préparé aux décisions qu’il sera amené à prendre dans de telles situations. La peur incontrôlée peut d’ailleurs attenter à la décision du chef d’Etat, sans compter d’autres contextes (invaladité, communication rompue, maladie…). Les Russes ont alors mis au point un système de contrôle automatique qui garantit que la guerre ne s’achèvera pas avant que la Russie n’ait utilisé tout son arsenal jusqu’à la dernière bombe en cas d’attaque surprise (dispositif Perimeter). Une stratégie du ‘mieux vaut s’en servir que de les perdre’ qui n’est pas plus cause d’escalade que toutes les autres programmées par les pays dotés.

  Dans ce genre de situation, la rationalité de l’irrationalité prend le pouvoir. La dissuasion s’appuie sur la doctrine de la destruction mutuelle assurée. Chaque puissance nucléaire s’engage à ne pas faire usage de ses armes, sauf si elle y est forcée. Les fondements même de la dissuasion vont à l’encontre de la notion de l’intérêt général, tiré de Guerre Nucléaire, un scénario

La fin de l’accumulation ne doit pas finir de rassurer. L’explosion d’une bombe telle Ivy Mike sur New-York tuerait dix millions de personnes. La dissuasion nucléaire n’est qu’une construction intellectuelle qui a déjà échoué. Le fait de ne pas avoir vécu d’explosions non désirées ne doit pas donner à considérer la dissuasion comme une stratégie forte et rigoureuse (facteur chance, etc.). Un scénario d’hiver nucléaire doit donc plutôt finir de dissuader les chefs d’États de recourir à ce choix nucléaire militaire et à des arguments fallacieux au demeurant dans le même temps pour persuader leur propre population.

Dissuasion ou pas, une guerre nucléaire ne peut ainsi jamais être gagnée. Fascination de la technologie propre à une efficacité toujours plus imposante que jamais. Une technologie perfectionnée et développée depuis les années 1940, à coups de milliers de milliards de dollars. L’être humain, grâce à son ingéniosité, s’est doté d’une capacité de tuerie redoutable, ce fameux décalage prométhéen théorisé par Gunther Anders. Respect.

   Ironie que cette humanité qui aura mis des centaines de milliers d’années pour se développer, créant des civilisations vastes et complexes, mais pouvant être anéantie par une guerre dont la durée totale n’excéderait pas quelques heures , selon l’autrice Annie Jacobsen

Comme une fierté, des plans d’extermination de masse sont empilés sur les bureaux des dirigeants des plus grandes puissances nucléaires. Et les populations de rester inconscientes des dangers inhérents, de rester satisfaites au contraire de la possession du ‘parapluie nucléaire’, ‘source de paix’.

Bombe nucléaire incapacitante intellectuellement

 

La taille actuelle des arsenaux nucléaire est bien trop importante pour répondre à une seule logique de dissuasion. Aussi, la possibilité de mener des frappes préventives, la fabrication d’armes tactiques de faible puissance, les projets réguliers de boucliers de défense anti-missiles sont autant de nouveaux risques accrus de guerre nucléaire, d’escalade, d’emballement.

Pour les tenants de la crédibilité de la dissuasion nucléaire, l’arme nucléaire constitue un moyen irremplaçable pour régler des problèmes régionaux lourds. Nous savons que les critiques et arguments contraires existent et sont pertinents. Mais en France, contester l’arme nucléaire reste étiqueté comme une contestation de l’indépendance nationale.

Si bien que le désarmement nucléaire, la maîtrise des armements et la non-prolifération restent confrontés à de nombreux défis argumentatifs et démocratiques.

En attendant, il faut pouvoir dormir la nuit en sachant que des flottes de sous-marins nucléaires patrouillent en permanence au fond des océans, prête à atomiser le monde, que des avions supersoniques peuvent vitrifier un continent en quelques minutes.

Les avancées technologiques sont orientées vers une efficacité toujours plus mortelle. Satan 2 est le nom de la bombe la plus puissante jamais construite, elle pèse 200 tonnes et peut transporter jusqu’à dix têtes nucléaires, peut raser un pays grand comme la France ou un État américain comme le Texas à plus de mille kilomètres de distance. Pire que Tsar Bomba, une bombe à hydrogène de 57 mégatonnes qui avait déclenché une boule de feu de plus de 7 kilomètres de diamètre en Sibérie, lors d’un test en 1961, détruisant tout sur un rayon de 30 kilomètres. Quant aux vecteurs missiles hypersoniques, ils sont capables d’atteindre la vitesse de Mach 8 (9 500 km/h). Etc.

Des dégâts colossaux et une réduction drastique du temps de décision pour les États visés, une difficulté croissante à distinguer entre frappe conventionnelle et frappe nucléaire. Soit un risque d’alerte prématurée largement accru. Autant de changements brutaux dans l’équilibre stratégique mondial.

Benoit Pelopidas rappelle la possibilité d’une explosion nucléaire pendante à la civilisation depuis des dizaines d’années. Dans la droite perspective du maintien de la dissuasion nucléaire, les États dotés vont moderniser et pérenniser ces systèmes jusqu’en 2080. Il serait selon lui temps de penser le changement, de créer les conditions d’un débat public véritable sur la question des systèmes d’armes nucléaires.

Il serait en effet temps.