Comment devenir Fasciste sans effort

Dans les sphères publique et privée, la mode semble à la désinhibition, à la parole libérée du carcan des faits, à la pensée phobique envers l’altérité. Politiquement, cela a tous les relents d’une fascisation accélérée que peu de choses viennent contraindre, que beaucoup d’éléments favorisent. Enseveli sous cette transformation du monde social, la noyade intellectuelle et psychologique semble inéluctable. De deux choses l’une : soit s’y plier et adopter les nouveaux codes de bonne conduite, soit comprendre pour espérer contrer l’élan. Les partisans du moindre effort ou les désabusés auront le choix tout indiqué.

(Charge of the lancers, Umberto Boccioni)

En premier lieu, un élément contre-intuitif : le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie. Tout simplement car il n’existe aucune unicité de cette dernière : ses ingrédients constitutifs sont multiples et les recettes sont donc innombrables. Aussi, nous renoncerons à définir, expliquer/expliciter ce que sont les démocraties, entendu que LA démocratie n’existe pas.

Nous pouvons nous accorder sur un point : les démocraties sont certainement une des formes sociales des plus difficiles à créer, maintenir et protéger. Elles craignent les guerres, les autocrates, les évolutions techniques, le retour du refoulé, la psychologie des masses, les manipulations à grande échelle… Si bien que les méthodes ayant permis d’atteindre cet état social (élection, représentation, lutte des classes, corps intermédiaires…) ne suffisent pas par elles-mêmes à le faire perdurer.

 

« Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise », proposait Bertolt Brecht

Tout autant que ‘démocratie’ est un mot valise, un fourre-tout, admettons que ‘fascisme’ est un mot obus. Observons que le terme est sans doute abusivement utilisé sans restriction depuis les années 1920 et qu’il suscite immédiatement querelles et débats, qu’il est l’insulte par défaut. Ce qui n’enlève en rien à la pertinence de son usage pour certains cas de figure.

Une démocratie n’a pas besoin des coups de butoir du fascisme pour s’effondrer. Elle peut d’ailleurs se ramasser sur elle-même, imploser, par ses éléments constitutifs, viciés en l’occurrence. N’ayons pas peur de répéter une évidence éculée : notre démocratie est d’abord bourgeoise, en ce sens qu’elle a été fondée (la Constitution avec elle) et reste partie liée avec certains intérêts fondamentaux, ceux des classes bourgeoises. Il est comme un programme politique (sens large) que la démocratie telle qu’elle se vit actuellement soit remplacée par une démocratie véritable (ce qui ne dit rien de son contenu et de ses rouages idéaux, donc du programme politique au sens strict porté par un parti et qui serait le plus à même de représenter et rassembler les choix de chacun en une majorité agissante, mais l’article ne vise pas à traiter de cet aspect).

Afin de perdurer malgré ses bases bancales, cette démocratie (bourgeoise donc) pourra user de tous les moyens pour éviter que ses fondamentaux, intéressés, soient remis en cause, mis en danger. Les années passant, les déceptions citoyennes et désillusions s’accumoncèlent. Cependant que par de savants déséquilibres plus ou moins perceptibles pour sauver leur démocratie, les classes dirigeantes auront galvaudé jusqu’au concept de ‘démocratie’, ouvrant grande la voie à tout autre régime, fasciste compris. En attendant, le statut démocratique aura dévié, selon les universitaires et spécialistes consultés, vers une plutocratie, une oligarchie autoritaire, une post-démocratie…

Bref, il est un fait validé : les démocraties occidentales sont en crise. L’analyse est fidèle depuis 1995, année de parution de l’ouvrage testament de Christophe Lash, La révolte des élites et la trahison de la démocratie. Sans guère de discontinuité jusqu’à The new class conflict, ce dernier ouvrage explorant les manières dont la nouvelle oligarchie sape les fondements démocratiques de pays.

Rien de moins que des évidences vous avoué-je. Mais la tournure devient tout autre. Ou plutôt, suit un chemin guère original mais qui pourrait surprendre par sa virulence et son jaillissement accéléré. La problématique est ici justement de considérer la fascisation en cours, soit une pente bien plus prononcée que les seules cristallisations de pouvoir et les modalités de leur maintien. De son côté, la nation semble rester convaincue de l’existence continue du supposé état démocratique, état dans lequel il lui est demandé de végéter tranquillement, fusse par la seule méthode Coué.

Ca penche à tribord

Plus le temps passe, moins je rechigne personnellement à mobiliser le terme de fascisation (pour parler du fascisme à venir, ou de ses dérivés néofascisme, techno-fascisme, etc. ; nous y reviendrons). Les symptômes d’une sortie progressive de l’Etat de droit au profit de l’instauration morbide d’une forme renouvelée de fascisme se multiplient : augmentation et impunité des violences policières, offensives racistes, législation répressive par l’entremise du parquet aux ordres, nouvelles technologies de surveillance et de contrôle généralisées, progression électorale de l’extrême droite, idéologie sécuritaire contaminant l’ensemble du spectre politique, vindictes contre l’ennemi intérieur (‘entrisme islamique’ par exemple), fichage de la population, état d’urgence permanent, surenchère identitaire des gouvernements de droite comme de gauche, criminalisation des mouvements sociaux, renforcement des frontières, militarisation des forces de l’ordre, restriction de la liberté d’expression ou de manifestation…

Penser le fascisme, c’est réfléchir au contexte qui le fait advenir. Et puisque le fascisme n’est plus cantonné aux livres d’histoire, puisqu’il se réinvente sous nos yeux, il est temps de saisir ses mutations pour espérer (vœu pieux ?) le contrer.

Les yeux semblent toujours critiques et objectifs avec une facilité déconcertante envers les démocraties étrangères analysées comme en danger : ce qui se dessine aujourd’hui, dans l’Inde de Modi, dans l’Argentine de Milei, dans l’Italie de Meloni, dans la Hongrie d’Orbàn ou encore dans les Etats-Unis de Trump, ne laisse que peu de tergiversations pour admettre le phénomène fasciste en cours. Mais devons-nous le croire strictement circonscrit à ces pays plus ou moins lointains ?

Alors oui, il faut se méfier des usages abusifs du concept de fascisme. Plaquer sur le présent une grille de lecture élaborée au siècle passé peut mener à l’erreur. Mais quand donc la lucidité est-elle autorisée à permettre de ramener l’inconnu au connu afin de mieux éclairer notre compréhension des enjeux politiques actuels ?

Herbert Marcuse, au lendemain de la seconde guerre mondiale, avançait que le fascisme n’est pas une réalité du passé ; il est une virtualité constante d’un capitalisme prédateur et autoritaire, une résurgence au sein des sociétés de consommation libérales. Encore un fois, c’est le spécialiste du néolibéralisme Quinn Slobodian (déjà croisé par-là) qui nous permet de comprendre les processus de radicalisation du projet néolibéral en cours. Avant lui, le philosophe Michel Clouscard prédisait en 1981 :

« [Le] néofascisme [est] un nouveau stade du capitalisme, le ‘stade suprême’ de l’impérialisme, la colonisation systématique des âmes ».

Le fascisme n’est au final que la forme exacerbée du capitalisme abhorré. Il s’agit de neutraliser tout ce qui menace l’ordre capitaliste. Au gré d’intérêts convergents, la cristallisation est en ordre de marche, au pas de l’oie. Slobodian insiste sur la conscience du mouvement mondial général, qu’il faut différencier d’un complotisme ourdi par les seuls TechBro transhumanistes libertariens. La fascisation en cours n’est selon lui qu’une des métamorphoses, des hybridations contemporaines du néolibéralisme. Les zones économiques spéciales qu’il a étudiées visaient à une zonification étendue et multiparcellaire pour échapper à tout contrôle démocratique, manière de sécessions des bénéficiaires des règles très favorables du libre marché mondialisé.

« Depuis les années 1930, on partait du principe que les masses avaient naturellement tendance à privilégier la redistribution et le socialisme, et qu’il fallait donc mettre en place un système étatique rigoureux pour les contenir. Cette philosophie s’adressait aux élites, car ce sont elles qui concevaient, ajustaient et appliquaient les règles contraignantes qui empêchaient la législation démocratique de faire dérailler les lois protégeant la propriété privée et la libre concurrence. […Maintenant, il s’agit d’] utiliser les masses pour priver les élites de leur pouvoir, [… car] les masses ne penchaient plus en faveur du socialisme », résume Quinn Slobodian

Et de ce point de vue, le capitalisme, comme système-monde, représente le véritable point d’orgue à partir duquel analyser l’évolution même du projet néolibéral depuis sa propre visée globaliste vers sa sortie anti-démocratique. Une voie de survie qui peut passer, au gré d’une mutation radicale, par le fascisme donc, comme cela s’opère actuellement, aussi vertigineusement que facilement.

A l’instar de ‘la démocratie’, il existe différents points de controverse concernant la définition précise du fascisme, pas seulement au sujet de ses origines, de sa dimension ‘révolutionnaire’ ou encore de ses rapports référentiels ou conflictuels avec le communisme. La notion ne se satisfera pas de la seule déduction tirée des expériences trumpiste, bolsonariste, modiste… Après Hannah Arendt, l’historien Enzo Traverso nous donne à toucher la singularité du fascisme : ‘le fascisme n’est pas une politique parmi d’autres, il constitue le grand Autre de la politique d’émancipation, en tant que projet d’écrasement de toute capacité d’organisation et de résistance du côté des exploités et des opprimés’. Nous y voyons plus clair mais cela n’est pas encore limpide.

Retenons la combinaison de trois critères, ceux de Frédéric Lordon, permettant de définir le concept :

« Un État autoritaire. D’une part, engagé dans la normalisation institutionnelle de tous les secteurs de la production des idées : éducation, recherche, culture, médias […]. Un État, d’autre part, resserré sur son appareil de force, police-justice acquise à son orientation idéologique, sans doute également armée, employable à des fins policières, appareil formel articulé à des prolongements informels, groupuscules satellites, milices de rue chauffées par des milices numériques, dans un mouvement d’explosion de toutes les normes de la violence politique […]. Une instrumentalisation systématique des détresses identificatoires et des passions pénultièmes, en d’autres termes : conduire une majorité des dominés, objectivement maltraités par l’ordre socio-économique et symboliquement dégradés, à se refaire en se retournant, non contre les dominants mais contre plus dominés qu’eux […].Une doctrine civilisationnelle-hiérarchique, versant à une régénération nationaliste, prolongée en horizon apocalyptique, gros de menaces ‘existentielles’. »

Voilà pour les signes ou signaux de résurgence fasciste.

Chaque pays a évidemment ses dynamiques propres. Le fascisme se développe en France sur la base d’une incidence prégnante de l’extrême centre. L’extrême centre a créé les conditions d’un chaos incessant. Or, pousser au désordre, aggraver le désordre et le maintenir à l’état endémique fait le chemin vers le fascisme en préparant un état psychologique. Aussi, une convergence nationaliste s’opère de la droite à la gauche dans la même temporalité. Un processus intellectuel et idéologique et un contexte doublé d’un bouillon culturo-médiatique, le tout baigné de vagues de post-vérité (nous y reviendrons également).

La thèse immunitaire, selon laquelle notre pays serait immunisé du fascisme, existe-t-elle ? Non, la France ne peut se considérer prémunie. En France, fable persistante, les valeurs républicaines auraient protégé la société française contre la tentation fasciste. Malheureusement, nous assistons aussi en notre pays aux transformations contemporaines protéiformes de l’extrême droite, avec elles la résurgence, évidemment sous des formes nouvelles, du fascisme.

Le penchant vers un autoritarisme fasciscoïde ne fait plus aucun doute pour qui sait regarder. Multicrise conjuguée à une confusion générale, le concours de modernistes réactionnaires (Peter Thiel, Elon Musk, Marc Andreesen…) venant finaliser le projet : tous partagent une ‘forte antipathie pour la démocratie libérale, une variante droitière d’anticapitalisme, un nationalisme fervent et la conviction que le développement technologique moderne doit accompagner étroitement une politique autoritaire ou totalitaire. Corrélation n’est pas raison, mais Johann Chapoutot ne dit pas le contraire quand il compare les années 1930 et les nôtres contemporaines.

Le néolibéralisme autoritaire, conjugué à des personnalités hors normes, dans un contexte politique que l’extrême centre exacerbe, engendre un redoutable élan de fascisation, comme l’Allemagne l’a connu entre 1930 et 1934 :

« […] Ce n’est pas parce que l’histoire ne se répète pas que les êtres qui la font, qui la sont, ne sont pas mus par des forces étonnamment semblables. […] L’adage populaire veut que l’histoire ne se répète pas, mais elle bégaye beaucoup, non sans lasser. […] Aucun surplomb, aucune hauteur, nous réitérons avec application les erreurs les plus crasses de nos prédécesseurs. Par ignorance, par désinvolture, mais aussi par cynisme et par égoïsme qui conduit à détruire la démocratie (en ignorant le résultat des élections, par exemple), l’Etat (par une politique outrageusement proriches, financée par la destruction des services publics et de tous les biens communs), voire le langage lui-même (par le mensonge permanent) et jusqu’à l’idée même d’une société et d’un espace commun… », conclut Johann Chapoutot dans Les irresponsables

Le fascisme doit être pris au sérieux. Il réadvient. Avec sa volonté de néoconservatisme. L’homme nouveau (aryen…) en moins pour l’instant. Mais le transhumanisme avance à pas feutrés, dans son ombre et son même fondement. Et saura jaillir en temps voulu, stade ultime de cette transformation.

Une histoire pas très ancienne

Dans le champ académique, deux écoles s’opposent. L’une, dite ‘restrictive’ (ligne représentée par l’historien italien Emilio Gentile et la majorité des historiens français), considère que le fascisme commence en 1919 et finit en 1945, et qu’il ne peut qualifier que les régimes italien et allemand de cette période. L’autre ‘générique’ (représentée par les historiens britanniques et américains Roger Griffin, Robert Paxton, George Mosse ou Stanley Payne) considère que la notion de fascisme peut être étendue à d’autres mouvements et régimes politiques qui se distinguent par une croyance dans le déclin fondamental des sociétés, un nationalisme exacerbé et le recours à la violence.

Au regard de cette deuxième école, la réminiscence et la réapparition étant envisageables et à envisager, il est salvateur que le fascisme soit relu, réétudié. L’histoire éclaire le présent mais ne peut en aucun cas prédire l’avenir. Cela est acté. Il n’empêche, la référence reste pertinente. A ce titre, dans la droite ligne des travaux considérables et reconnus de Robert Paxton, l’historien Johann Chapoutot rappelle comment les élites allemandes (patronales, politiques et militaires notamment) favorisèrent de multiples manières l’arrivée au pouvoir le fascisme nazi (national-socialiste).

La ‘crise’ (financière, économique, sociale, politique) n’est pas la seule explication de l’arrivée du nazisme et de son succès. Au contraire, le fascisme a été un mouvement contre-révolutionnaire, conservateur des structures économiques capitalistes que portent les élites.

« Le fascisme est une contre-révolution contre une révolution qui n’a pas eu lieu, une contre-révolution préventive », selon Luigi Fabbri

Le fascisme est une force de conservation sociale (combat contre-révolutionnaire de la bourgeoisie contre le prolétariat, ce dernier pouvant être enclin à une révolution de l’ordre établi), un fruit mûr de la décomposition de la société et des rouages essentiels de l’Etat, le jouet des classes dominantes pour pallier les institutions légales entravant leur accès au pouvoir, un objet façonné de désorientation morale de larges masses hétérogènes rompues avec l’espoir de l’idéologie socialiste (à ne pas confondre avec les partis qui s’en réclament), une solution réactionnaire ultime pour ces mêmes masses…

Certes, analogie n’est pas homologie. Une démocratie illibérale peut mimer le fascisme d’antant, ce dernier n’en demeurera pas moins différent par ses habits du fait des causes qui le font advenir. Mais le corps n’en reste-t-il pas envahi des mêmes pulsions et fantasmes ?

Avant la cristallisation des affects, comme le cite Mark Fortier (voir la recension de son ouvrage plus bas), Enzo Traverso parlera alors de ‘fascisme sans fascisme’ car il se sera habilement ‘débarrassé des traits les plus frustres de son passé’ qui pourraient encore faire renâcler plus d’un citoyen toujours trop empathique. Et alors les choses peuvent survenir.

« Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible », David Rousset

Hannah Arendt nous apprend combien et comment les états politiques sous-jacents annoncent l’apparition ‘soudaine’ du fascisme, mouvement de prime abord honni par la population, faussement consciente de ses volontés, malmaîtresse des chemins empruntés. Il y a alors apparition d’une certaine fascination pour cette ascension, cet étrange magnétisme envers un individu. Les illusions démocratiques détruites, les masses deviennent politiquement sans importance, réellement neutres, desquelles aucun commun n’exsude plus. L’atomisation sociale et l’individualisation extrême et acharnée auront œuvré, favorisant l’inorganisation galopante, débarrassant les obligations sociales. La société sera devenue anomique. La propagande, chirurgicale (par le truchement du numérique), agira en tant qu’élément de guerre psychologique. Un état d’instabilité permanente règnera. La terreur avec lui bien entendu, celle qui fait advenir les objectifs finaux bien plus efficacement que tous les stratagèmes performatifs réunis.

Au final, le fascisme devient normalité, occupant un vide, au premier rang duquel un vide institutionnel, laissé par une grande révision culturelle, une nouvelle donne politique.

Se référant à Gramsci, le fascisme devient ce mouvement de masse global, rouleau compresseur. En ce sens que ce mouvement réactionnaire galvanisé est porté par la bourgeoisie, conjointement par un mouvement populaire, hors adhésion traditionnelle via les partis politiques. Nous l’avons dit, le centre de gravité de ces mouvements est la petite bourgeoisie, petits patrons et indépendants et classe moyenne, entre la classe au pouvoir et la classe ouvrière. Si les liens entre les classes ne sont pas si mécaniques historiquement, le fascisme n’en arrive pas moins au pouvoir aussi avec l’appui, le soutien et l’élan de la classe dirigeante ou d’une fraction d’icelle. Equilibre catastrophiste de ces forces, le fascisme saura jouer des antagonismes inhérents aux différents corps.

Tous ces phénomènes s’imbriquent, s’alimentent. Pourtant, écrit Ugo Palheta, la menace reste affichée comme écartée, sans guère d’arguments portés par les commentateurs doués de cécité. La possibilité du désastre est pourtant pleine et les indicateurs sont tous allumés : à ce jour, le fascisme, jouant d’opportunisme idéologique et programmatique, est pressenti pour régénérer les imaginaires (raciale, nationale, civilisationnelle, etc.) auxquels les masses se pensent dorénavant désireuses.

« Nous vivons dans un état autoritaire. Ce n’était pas ce que je ressentais ce matin, quand j’ai emmené mon chien pour sa promenade habituelle dans le parc et que la rosée de l’herbe a pailleté sur mes bottes sous le soleil. Ce n’est pas comme ça quand vous commandez un moka latte glacé chez Starbucks ou que vous regardez les Patriots perdre contre les Steelers. La normalité persistante de la vie quotidienne est désorientante, voire paralysante. Pourtant c’est vrai. », d’après George Packer

Difficile à croire, mais la renaissance du fascisme est en cours, France comprise. Potentialité inhérente au capitalisme, tremplin voire trampoline néolibéral, il est un nouveau mix d’ensemble de nouveaux déséquilibres sociaux et politiques, d’instabilité hégémonique structurelle et de racisme systémique.

Parce que le fascisme n’est pas un continuum de l’autoritarisme mais un saut qualitatif, via un durcissement, sa détection n’est pas facilitée. Mais, premier ordonnancement, son volet répressif est jaugeable. Puis le volet anti-démocratique, via la dépossession par des institutions supranationales, vient performer. Enfin, le volet productif empêche l’organisation de liberté de manifestations par les transformations managériales.

Ne pas se couper de cette mémoire historique permet tout. D’avoir conscience de cette mutation en cours. Une mutation rhétorique et du langage notamment.

Post-vérité, j’écris ton nom

Il y a un ferment actif particulier du fascisme, une mère de ce vinaigre. Il y a cette perversion de la langue, son accaparement. Car oui, il faut considérer la langue comme la force d’une démocratie. Pour la pervertir, un ensemble d’ingénieries de l’effacement des mots, du travestissement de la langue, de la dissimulation du sens, de la forfaiture des concepts. Cette perversion participe de l’atrophie de la démocratie. Après la langue, se distordent les idées, les discours politiques. Autant de mécanismes langagiers qui mènent à la simplification de la réalité, à l’inversion du sens, ouvrant possibilité de ‘vérités alternatives’.

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps, l’effet toxique se fait sentir », disait Victor Klemperer

La novlangue d’Orwell n’était pas qu’une construction intellectuelle romanesque. Sa dystopie est réalité maintenant depuis quelques années et une accélération se fait sentir depuis, aussi bien sous Trump que sous Macron.

Ces derniers sont de fidèles lieutenants du capitalisme linguistique qui s’ignorent, nouvel ingrédient de la recette fasciste. L’ingénierie numérique y participe en grandes mesures : archives détruites, mots interdits, dénominations modifiées

Qu’est-ce qu’une administration, un gouvernement, qui efface des mots, qui en interdit d’autres, qui réécrit des sites ou modifie et invisibilise des pans entiers de la recherche scientifique, si ce n’est un agent fasciste ? Qu’est-ce que des technologies d’intelligences artificielles multipliant les capacités de nuisance en générant des contenus au-delà de la saturation, en étant mobiliser à rechercher, détecter et supprimer les mots interdits, si ce n’est un vecteur fasciste ? Orwell rencontre Kafka chez Huxley dans un épisode de Black Mirror

Voilà. Le fascisme commence donc par le détournement du sens des mots, le retournement des concepts et tout ce qui peut rendre le réel inintelligible et indescriptible pour le rendre inadvenu. Parler, discuter, échanger, in fine faire société, autant de modalités qui sollicitent le sens commun des mots, la nature de la réalité à laquelle ils renvoient.

De diverses manières, jouant du profond délitement sur lequel germe le fascisme, les institutions du capitalisme contemporain nous suggèrent que la réalité est une affaire de point de vue, qu’il n’existe pas une vérité et que nous pouvons choisir nos vérités. Diviser (la réalité) pour mieux régner. Une telle négation permet aux classes dirigeantes de dissimuler la réalité de leurs agissements (l’exploitation sociale dont elles bénéficient, etc.), et d’éviter d’être jugées. Et fait le jeu du fascisme.

« Si tout le monde vous ment sans cesse, la conséquence n’est pas que vous croyiez aux mensonges, mais plutôt que plus personne ne croie à rien », a déclaré la philosophe politique Hannah Arendt

Clément Viktorovitch, politologue et spécialiste de la rhétorique, évoque ce changement de paradigme généralisé dans son dernier livre, Logocratie. Soit l’étape entre la sortie de la démocratie et l’entrée dans l’autocratie, le fascisme. La généralisation du mensonge y est un tremplin. Cet entre-deux désigne une ‘manière de gouverner où le mensonge tient lieu de communication officielle […] où le pouvoir n’est plus exercé par le peuple mais par ceux qui se sont emparés de la parole’. Un exercice du pouvoir par le mensonge. Dans son livre comme sur sa chaine, l’auteur tient à rappeler que Macron a installé un tel stratagème adémocratique en huit ans de présidence, participant aux atteintes répétées à l’Etat de droit et à la souveraineté populaire.

« Le pouvoir par la parole prend le pouvoir sur le réel lui-même et ne dit plus aux citoyens ce qui est mais ce que le pouvoir voudrait qu’il soit. Le point de rupture au-delà duquel la post-vérité, ayant perverti le débat public, celui qui nous permet de nous forger une opinion sur la base de faits éclairés, nous entraine inexorablement vers la post-démocratie. Le mensonge politique n’est plus sanctionné maintenant, n’est plus disqualifiant, une nouvelle ère du mensonge prévaut, et il se démultiplie quantitative et qualitative en tant que manière de gouverner. Bien plus que l’institutionnalisation du mensonge, sa banalisation, c’est l’anticatastase qui s’impose dorénavant, contredisant le réel sans camouflage, contrairement au mensonge, sous Trump mais également sous Macron. Les institutions demeurent mais tout le cœur, l’idéal et les piliers de la démocratie ont disparu », précise Clément Viktorovitch

Le désir de vérité sera maintenant vu comme un aveu de faiblesse. L’indifférence au vrai ou au faux, une fois accepté plus ou moins consciemment par tous, laisse voie à la post-vérité et donc à la prolifération possible de la post-démocratie, puis du totalitarisme, voire d’une de ses formes qu’est le fascisme.

Comment sortirions-nous d’une telle perversion, pas seulement personnifiée ? Outre les efforts incommensurables pour la contrer systématiquement, les vérités sont passées sous silence, recouvertes par la corruption. Désormais seule l’imagination alimente la réflexion, séduit les masses modernes. Nous assistons à une fuite de la réalité vers la fiction, de la coïncidence vers la cohérence, le tout devient le rien.

« Mais il vient toujours une heure dans l’Histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L’instituteur le sait bien. Et la question n’est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre », Albert Camus, La Peste (1947)

Sus à l’intellectualisme. Les savoirs critiques deviennent des cibles privilégiées. Le mensonge, forme de reconnaissance de la légitimité de la vérité, est même dépassé par l’art nouveau de dire n’importe quoi, comme le fait Trump, de saper les fondements mêmes de la vérité : la propagande mensongère laisse place aux ‘alternative facts’.

« Dans ces temps de tromperie, dire la vérité est un acte révolutionnaire », avant-gardisait Georges Orwell (1984)

Une dimension tridimensionnelle perce et va déverser selon des processus colossaux et immaitrisables des tombeaux de post-vérités. Oui, une transformation qualitative des contenus va s’opérer par le truchement des IA, les rendant indiscernable de la production humaine, remodelant les fondements de notre compréhension de l’authenticité et de l’expérience. Moment paroxysmique accompli par une machinerie algorithmique insondable et impossible d’être freinée, régulée. Changement total de la manière dont ‘la réalité’ elle-même est produite et authentifiée. Enjeux considérables. Un nouveau régime de production de la vérité menace de démanteler les mécanismes traditionnels d’établissement d’une réalité sociale partagée. Nous assistons impuissants et/ou ignares à la naissance d’un régime totalitaire dans lequel la confiance sociale est sabrée, par lequel une crise de la vérification perdurera.

« Dans la post-conscience, le sujet ne se contente pas de méconnaître la réalité (fausse conscience) ou de voir sa perception médiatisée par des algorithmes (conscience algorithmique), mais expérimente une forme de conscience elle-même en partie synthétique, façonnée par une interaction continue et une exposition à des formes culturelles générées par des algorithmes », selon David Berry, professeur d’humanités numériques à l’Université du Sussex

Les IA sont un outil de terreur politique. Outil de la surveillance et du contrôle, le développement des IA impose peu à peu cette terreur, celle de l’analyse des réseaux par le gouvernement américain des publications numériques, de recueillir des ‘renseignements’ à grande échelle, d’annuler les visas des étrangers dont les propos ne sont pas suffisamment alignés avec les objectifs de politique étrangère du gouvernement.

Les IA génératives peuvent fabriquer ex nihilo des réalités entières, cohérentes visuellement, qui n’ont jamais existé. Elles permettent de produire rapidement, à faible coût, à l’infini et à grande échelle, des visions utopiques ou catastrophiques sans contrainte du réel, des paysages improbables, des leaders magnifiés. Elles viennent brouiller les frontières entre le réalisme documentaire et la vision propagandiste, ce que le fascisme adule.

Si les IA échouent encore techniquement, elles tiennent déjà les promesses idéologiques fascistes, bien plus et bien mieux que la seule production massive de désinformations et de propagandes, la simple manipulation des émotions.

A terme, si les mécanismes d’établissement d’une réalité sociale partagée deviennent instables, la cohésion sociale comme les conditions démocratiques est rendue impossible. En une inversion terrifiante, ce qui sera généré par l’IA sera considéré comme plus ‘réel’ que le fait d’être créé par l’homme : à son stade ultime, le fascisme sera donc peut-être fait machine.

Fascinante fascisation

C’est le néologisme à la mode. Parfois moqué. Le techno-fascisme est à nos portes, plus sûrement pour certains que le simple néofascisme. Il faut saluer l’inflation de déclinaisons, l’avalanche conceptuelle qui cache néanmoins derrière des subtilités une colonne vertébrale claire. Cette multiplication des termes peut mener, de prime abord, à troubler l’analyse : le terme ‘fascisme’ se dérobe ‘à tout essai de définition historique claire et rationnelle nonobstant les dizaines de milliers de pages qui ont été et continuent à être consacrés à ce phénomène’, écrivait l’historien Emilio Gentile.

A contrario, le terme actualisé permet de considérer l’élan autrement que par un prisme passéiste, de rendre palpable l’inaccessible expérience antérieure. Cela surprendra, mais le techno-fascisme aura été théorisé dès 1977 par André Gorz, en réaction au rapport du Club de Rome sur la croissance qui promouvait un pilotage technocratique (cybernétique) de la question écologique :

« Les limites nécessaires à la préservation de la vie seront calculées et planifiées centralement par des ingénieurs écologistes, et la production programmée d’un milieu de vie optimal sera confiée à des institutions centralisées et à des techniques lourdes. C’est l’option techno-fasciste sur la voie de laquelle nous sommes déjà plus qu’à moitié engagés. […] Le socialisme n’est pas immunisé contre le technofascisme. Il risque, au contraire, d’y basculer d’autant plus facilement qu’il perfectionnera et multipliera les pouvoirs d’État sans développer simultanément l’autonomie de la société civile. […] La domination totale de l’homme sur la nature entraîne inévitablement une domination de l’homme par les techniques de domination. »

Dans le techno-fascisme, le fantasme ségrégationniste des totalitarismes du XXe siècle reste entier. Les nouveaux nazis n’ont plus d’uniformes militaires et de mitraillettes à leurs ceintures. Ils portent des costumes d’hommes d’affaires, mais leur vision politique est la même : déshumaniser certaines populations, étrangers, pauvres, ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau, femmes, ceux qui ne pensent pas comme il faut… La technologie recompose le fascisme en l’habillant d’une allure acceptable, celle d’un fascisme fun et cool.

S’il n’y a pas de programme unifié, le langage politique commun puise dans un syncrétisme instable et complexe. Ne renonçant jamais à un paradoxe, les nationalismes font vœu de réunir leurs forces (racisme, impérialisme et autoritarisme) en un mouvement transnational (l’internationalisme nationaliste, bonjour l’oxymore). Pour ce faire, ils s’engouffrent dans ce techno-solutionnisme politique, cette puissance matérielle.

Cette dynamique mondiale est un nouveau ‘champ magnétique’, attirant à la fois des franges importantes des populations, également des secteurs entiers des élites politiques et médiatiques, en quête d’une nouvelle hégémonie en capacité de réécrire l’Histoire, de considérer la contestation de l’antifascisme en tant que mouvement contraire à la démocratie, de pointer les ennemis de l’intérieur. Voilà la ‘révolution conservatrice’ en cours, nourrie dans le sentiment de déclassements social et national, victorieuse en Hongrie, Russie, Turquie, Iran, aux États-Unis, en Amérique latine… En France ?

(source : Editions prolétariennes)

L’idée d’une fascisation en France n’est pas nouvelle. Sauf que récemment, le projet néolibéral, sa vocation hégémonique, sont ringardisés par le projet fasciste véhiculé, amplifié, ordonné par les IA. Une fois que la foi du public dans les images, les faits, les informations, est ébranlée, que la crise de confiance sera généralisée, le cynisme se répandra comme une contagion envers toutes les sources d’information, voie largement offerte au fascisme, à un cynisme institutionnalisé digne des meilleurs régimes autoritaires.

Le fascisme vise une pérennité selon un mécanisme connu ; il n’est pas uniquement une superstructure idéologique imposée d’en haut (fascisme d’État), mais un mouvement qui canalise et organise les flux de désir. Il s’énonce comme suit : ‘si tu veux un esclave fidèle, offre-lui un sous-esclave’, pour reprendre une forte pensée de Günter Anders. Le fascisme survivra alors grâce à la prétendue ’appartenance à la race des seigneurs’ donnant des airs de seigneurs à tous ceux qui, atteints de cécité, sont pourtant restés esclaves, convaincus qu’ils sont d’être nobles face aux sous-hommes repoussoirs. Cynisme total.

« Il n’y a pas besoin d’être fort pour affronter le fascisme dans ses formes les plus absurdes et ridicules, il faut être en revanche très fort pour affronter le fascisme en tant que normalité, en tant que codification joyeuse, mondaine, socialement élu et provenant des entrailles d’une société brutalement égoïste », écrivait Pier Paolo Pasolini

L’alternative au techno-fascisme, nous dit Gorz, ne réside pas dans un usage ‘progressiste’, ni socialiste, des technologies, mais dans la convivialité. C’est facile à comprendre : ‘l’autogestion suppose des outils susceptibles d’être autogérés’. L’inverse d’une centrale nucléaire ou d’un datacenter pour caricaturer. Il cite bien sûr Yvan Illich, qui nomme ‘conviviale’ une organisation sociale préservée de la domination technologique, permettant l’autonomie personnelle.

« L’homme a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place. […] J’appelle conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. […] Le pouvoir de décider du destin de tous se concentre entre les mains de quelques-uns. Et, dans cette frénésie de croissance, les innovations qui améliorent le sort de la minorité privilégiée croissent encore plus rapidement que le produit global », selon Ivan Illich, La convivialité

Comment faire face et combattre le fascisme dans ce contexte actuel convaincu et largement favorable à son éclosion en France ? Peu de voies possibles, d’autant que, en dehors de quelques groupuscules vigilants, l’antifascisme brille depuis des années par son absence. Pire, par un savant retournement, l’antifascisme est devenu l’ennemi interne : ses luttes collectives, ses valeurs et horizons communs sont attaqués. Cette apathie est favorable au fascisme qui vise en priorité à s’assurer de la destruction de l’antifascisme.

Au temps du fascisme, l’antifascisme sera donc suspect. Pire selon l’historien Carlo Greppi, ‘l’antifascisme ne sert plus à rien’, constat que beaucoup se résoudront à faire sien tant le sentiment d’impuissance prévaut actuellement. Pour l’historienne Stéfanie Prezioso, il est au contraire urgent de reconstruire l’antifascisme, en en passant par les raisons de sa défaite. Analysée, la défaite permettrait selon elle de ne pas sombrer dans le renoncement de ce besoin politique, vital. Combattre le fascisme passera par porter une attention particulière, trop longtemps reportée et remisée, aux conditions économiques, sociales et psychologiques, morales qui constituent son terrain privilégié, contribuent à rendre efficiente sa tactique politique, son programme et son idéologie, son régime politique. Triompher du fascisme exige également de contrer la violence paramilitaire et la répression d’Etat qui le font parvenir et le soutiennent. C’est surtout mobiliser les ‘inorganisés’, inciter ‘les masses apathiques’ à s’engager politiquement, étant de loin les plus nombreuses. Autant de solutions qui n’ont jamais permis de victoires, seulement autorisé des défaites bouleversantes pour Gramsci et Pasolini.

Le techno-fascisme ne sera pas vaincu par des antifascistes 2.0. Car la technologie et son mariage avec la science font partie du problème.

Comment incarner désormais cette résistance à la vague brune ? Une certaine tétanisation diffuse entame chacun des derniers bastions réprouvant ces états de fait en cours. C’est que la brutalisation du monde démocratique dépasse l’imagination, que les mécanismes œuvrent en puissance, que les ressorts socio-psychologiques métastasent en chaque zone cérébrale.

Fasciste fasciné

Le constat est sans appel : que la cause soit technologique, sociale, économique, civilisationnelle, politique… la fascisation du monde [occidentale à tout le moins] est prégnante. Devant l’immense défi de vouloir le contenir, le contrer, le renverser, manquent sans doute les forces pour faire face à ce mouvement de masse frontal, à la vague de fond.

Selon Larry Diamond, plus grand spécialiste mondial en la matière, la période est à la forte récession démocratique. L’autocratie et le fascisme ont les pieds dans la porte, tous les autocrates actuels ou en puissance s’enhardissant de par le monde de ce nouvel état des gouvernances, de leur accaparement possible. Quand bien même les projets ou une partie d’entre eux seraient contrecarrés, les institutions sont durablement atteintes et abimées, la réhabilitation des idéaux démocratiques et leur redynamisation ne seront possibles qu’au prix d’une éducation populaire généralisée et d’un laps de temps plus conséquent encore que celui qu’il aura suffi pour tout déstabiliser.

Sans doute, sage décision, serait-il plus raisonnable de céder à la facilité ?

C’est la résolution qu’aborde Mark Fortier, sociologue de son état et éditeur chez Lux éditeur, dans ‘Devenir fasciste, ma thérapie de conversion’.

A l’instar des plus illustres opportunistes, il faut savoir renoncer à un combat perdu par avance, être lucide d’une défaite inéluctable alors que les forces et rangs ennemis d’extrême droite grossissent et se réunissent pour fomenter un fascisme international.  S’y résigner.

D’abord en lâchant-prise, prendre avec légèreté les compromissions nécessaires, puis s’adonner avec joie aux lâchetés quotidiennes. Et par petites étapes simples et accessibles aux plus réfractaires de l’ordre suprême, faire siens les jalonnements, s’en faire acteur. Autant de renoncements faciles puisque ceux-ci étaient déjà subis auparavant sans grande révolte intérieure.

La séduction du fascisme n’est peut-être suffisante, mais il s’agit de ne pas se décourager devant tant d’inanité. Cette conversion est à la portée de tous. Ou presque.

 

« J’ai fait mes calculs, et j’en arrive à la conclusion que le moment est venu de signer mon armistice personnel. Je vais suivre les enseignements de mon maitre, Hegel, et essayer d’être le meilleur de mon temps. Or les meilleurs, tout le monde le sait, ce sont les gagnants. L’heure n’est donc plus à la dispute, mais à la collaboration. L’affaire est pliée. Je vais finir fasciste. Voilà. C’est dit. »

Cela suppose certes quelque adaptation familiale, avec le salut nazi comme nouveau passage initiatique et rituel. Passer de tendre la main à son prochain à tendre le bras ne devrait pas être insurmontable physiquement, passée l’humiliation de la première tentative. Mark Fostier confirme que l’on se moule dans tout, que la résistance cède rapidement, que la résilience est bien plus vaste que le carcan dans lequel la morale toujours trop réprouvante tente de nous maintenir.

Aussi, faire montre de prétentieuses dénonciations de l’abjecte culture gauchiste, de la décadence civilisationnelle, de la subversion intellectuelle, de la perversion morale qui enivrent l’ancien camp duquel on vient de réchapper… tout cela sera rapidement assimilé. Les goûts et les couleurs, cela s’apprend à apprécier autrement, opposément. Enfin, faire soi la philosophie libertarienne qu’est l’égoïsme rationnel, ouvrant droit à un transhumanisme salvateur pour sortir du chaos promis par les dynamiques économiques en cours. Se sauver parmi tous.

‘Tout le processus thérapeutique, le travail sur soi, l’analyse, la mue de son caractère, la réforme de son identité’ porteront finalement des fruits resplendissants, symboles d’un avenir radieux et rasséréné. Il est décidément des modifications radicales aisées car elles étaient, bien inconsciemment, déjà à portée de pensée depuis des années et percolaient, sédimentaient, autant d’idées infusant sans guère de difficultés. En très peu de temps, les choses s’imposeront d’elles-mêmes et il résidera en soi une incompréhension d’avoir si longuement été rétif à une telle évidence posturale et psychologique.

Une thérapie de conversion peut vous sauver aussi sûrement qu’une bouée dans un océan de déjections. La fascisation autour de nous performe à vitesse exponentielle ; aussi, il s’agit de ne pas prendre un train qui, comblé, ne pourrait plus accueillir notre séant pour voir défiler le paysage des pestiférés ultimes à travers une fenêtre heureusement blindée. La conversion a été unanimement acceptée par les milliardaires et millionnaires enclins aux plus hautes destinées aurifères, les places sont déjà chèrement occupées. Ne trainez pas.

Mark Fortier aura achoppé quand sera venu le temps de s’attaquer aux mots, dégrader le langage, tordre cela à la manière orwellienne. Une ‘violence verbale semant la confusion dans l’esprit public’, la réalité objective entrant en putréfaction avancée. La novlangue cache sous le boisseau une morale que dévoile Mark Fortier en conclusion. No spoiler.

Sautez le pas ! Car sans le vouloir, nous sommes déjà tous des néofascistes en puissance, possédés par l’acclimatation politicienne et milliardo-médiatique, comme le décryptait Gilles Deleuze en 1974 :

« On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néofascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore. […] Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néofascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une ‘paix’ non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro-fascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma ».

‘L’esclavage, c’est la liberté’ ? Maintenant, le fascisme c’est la démocratie.

Anti-fasciste tu perds ton sang froid

Il faut considérer le caractère périssable de nos démocraties. Elles ne sont pas éternelles, elles s’étiolent au gré de déconsidérations comme fane l’amour manquant de sollicitations, elles s’érodent sous les petits pas de l’oie. Si les démocraties peuvent mourir, elles ne le font plus par le truchement d’un coup d’Etat ou d’une prise en main militaire, via des tanks envahissant les rues. Se jouent des stratagèmes et tactiques qui permettent cette chute de régime.

Dans cet entre-deux, nous errons en une démocratie zombie, une démocratie en décrochage. Dans des pays comme la Hongrie, la Turquie, le Venezuela et l’Inde, analyses d’autant facilitées qu’elles donnent à penser que notre démocratie en serait préservée, les démocraties ne se sont ni renversées ni effondrées d’un coup, mais ont perdu de leur vitalité, titubant comme des institutions zombies, avec l’impression que la démocratie était toujours vivante. Par désensibilisation de l’opinion publique aux violations des normes éthiques qui auraient provoqué l’indignation en toute autre époque, par la corruption galopante, par la confusion généralisée. Le peuple se trouve aspiré contre son consentement éclairé, dans une folie infernale. Nous y sommes, peut-être aussi car le virus fasciste aura été en sommeil dans nos corps démocratiques en convalescence mais jamais vaincu.

Steven Levitsky et Daniel Ziblaff, professeurs en sciences politiques à l’université de Harvard, sont spécialistes des questions liées au fonctionnement des démocraties et aux menaces pesant sur icelles. Etonnamment, focalisés par le devenir des démocraties de par le monde, ils ont été surpris de constater l’état de délabrement de leur propre pays, les Etats-Unis. Comme quoi les deux cents organes d’institutionnalisation ne protègent en rien des vicissitudes de l’histoire. Dans La mort des démocraties, ils s’évertuent à expliquer comment et pourquoi les institutions démocratiques, effritées, délabrées, finissent en ruine sans guère de coups portés magistraux, même parfois avec le concours populaire lui-même, tant ce corps électoral est manipulé par de nouvelles logiques sociales, de nouvelles configurations de pouvoir (technologiques, médiatiques notamment).

S’iI y a un risque à fasciser tout, celui d’édulcorer ce qui se passe, ce que nous vivons, il reste des saisissements intellectuels à décortiquer cet abstrait concept fasciste et les points communs se révélant. Car le fascisme (la ‘révolution conservatrice’) avance en Hongrie, Russie, Turquie, Iran, aux Etats-Unis, en Amérique latine, en Afrique… Autant de pays, de gouvernants faisant prévaloir le besoin d’autoritarisme en prétextant que la  ‘semi-dictature au nom de la démocratie serait nécessaire pour empêcher une dictature véritable’.

Position intenable, car historiquement une dictature ne se manifeste jamais à moitié.

Les gouvernements autoritaires s’installent donc désormais au pouvoir à la suite d’élections régulières. Commence alors un processus discret de démantèlement des institutions démocratiques qui remet en cause l’indépendance de la justice, limite la liberté de la presse, noyaute les instances arbitrales et redécoupe de manière partisane la carte électorale.

Voilà ce qu’analysent Levitsky et Ziblatt : des dictatures du XXe siècle qui ne disent pas leur nom ainsi que des expériences autoritaires plus récentes jouant un rôle protecteur rassurant. Les institutions démocratiques ne peuvent se défendre toutes seules. Ils insistent sur leur besoin à être constamment accompagnées par les bonnes mœurs démocratiques des acteurs politiques : la tolérance mutuelle et la retenue institutionnelle, sans lesquelles elles se vident de leur substance. La démocratie n’est pas de l’ingénierie. Il ne suffit pas, contrairement à la vulgate politico-médiatique, de considérer que gagner une élection donne le droit de tout faire. La démocratie est un esprit avant d’être une lettre. Où sont les légitimités de chaque partisan alors que l’invective est d’abord le premier plan d’action politique des programmes ? Où survivent les principes légalistes quand chacun abuse de ce que la loi lui permet techniquement d’entreprendre en mettant en péril le système démocratique, fait fi des ‘usages’ et des règles implicites ?

Mais d’ailleurs la démocratie est-elle seulement encore dans les chairs et les esprits des citoyens ?

Si toutes les démocraties abritent de tous temps des démagogues en puissance, le danger survient quand l’un deux entre en résonnance avec le pays, à l’occasion d’un moment social, sociétal. C’est sans doute le cas, cependant que des cristallisations s’opèrent, plus ou moins distinctes, connexes et/ou conjointes. Cette survenance n’est pas soudaine, mais la concomitance des événements nouvellement structurants la rend désormais difficilement (impossiblement ?) maitrisable. Ces autocrates surfent avec d’autant de facilité que la vague populaire semble adopter les critères autocrates intrinsèques : à savoir, un rejet des règles démocratiques, une contestation de la légitimité de la justice et de l’opposition politique, une tolérance voire un encouragement à la violence, une propension à restreindre les libertés civiles de l’opposition et des médias.

Avec des variantes sans doute (restriction de la liberté de la presse passant par l’accaparement actionnarial, restriction de la liberté de manifester de certains groupes et soutien à d’autres obligeamment favorables au régime politique à venir, etc.), un programme largement partagé par les observateurs que nous sommes.

Oui, une série d’événements plus ou moins inattendus rend possible l’escalade transgressive portant un autocrate au pouvoir, fasciste compris, menaçant la démocratie. Par renoncements, cécité, lâcheté… chaque initiative mineure, ne semblant véritablement menaçante par elle seule, est validée tacitement, chaque acte subversif du pouvoir est accepté car il possèderait le verni devenu illusoire de la légalité, chaque mouvement disruptif n’est pas dénoncé par la faute d’une culture politique et institutionnelle insuffisante de la société civile et du corps social, chaque posture politicienne saura se parer d’objectifs d’intérêts généraux légitimes cependant qu’elle arrangera des velléités exclusivement privées…

Tout cela est accru par des réactions psychologiques : un sentiment d’angoisse statutaire de certaines classes sociales, apeurées par la menace d’un déclassement (sans parler du déclassement de genres qui favorise le relent masculiniste ; du déclassement infra-urbain et rural), un abaissement des critères de déviance (ce qui semblait anormal devient normal, un savant mélange de transgression des règles redondante et de fenêtres d’Overton ouvertes en nombre, favorisant un courant d’air devenu ouragan), une désensibilisation et déshumanisation des sujets intéressant nos collectifs, etc.

Pourtant, comme le rappelle Alberto Toscano dans Fascisme tardif, le fascisme est traversé de contradictions et de manque de cohérence. Ces illogismes auront su séduire étonnamment une plus large partie de la population. Selon lui, le fascisme tardif n’est pas le symptôme (la conséquence) logique d’une crise politique ou de l’effondrement démocratique mais plutôt la restauration d’une hégémonie libérale : une sortie de crise, comme avancé en introduction de ce dossier. Et la promesse du fascisme est dépendante de sa non-réalisation, le projet fasciste tenant par le lien ininterrompu au fantasme de la catastrophe et de l’effondrement. C’est par le langage capable d’unifier l’ensemble de ses parts illogiques, en attisant sans cesse l’imminence de l’effondrement de la civilisation, que le fascisme surnage malgré tout.

Le philosophe brésilien Vladimir Safatle, quant à lui, développe l’idée selon laquelle la guerre n’est pas un simple moyen de conquête par le fascisme, mais un mouvement perpétuel sans objectif final, qui ne peut exister qu’en se poursuivant indéfiniment. La guerre, admettons-le avant qu’elle n’advienne en chaque partie du monde, devient une ‘stratégie de report indéfini d’un ordre politique qui s’effondre’. Nulle recherche de victoire ni de défaite finales, une fuite en avant destructrice où la guerre devient une fin en soi et le seul moyen de préserver, paradoxalement, l’unité d’un ordre politique en ruine.

Qui dit guerres… Le fascisme est organisé socialement selon une dynamique de mort : il prolonge indéfiniment le mouvement destructif, il retourne ce mouvement contre lui-même, et il alimente un désir collectif d’abolition (présenté comme un salut). Potentialité finale du capitalisme, le fascisme se déploie en son hégémonie culturelle comme une esthétisation croissante de l’anéantissement, cultivant une société toujours plus captivée par les images de sa propre désolation, invitant chacun à chercher de nouveaux modes de vie dans les spectacles de la mort.

Comme l’écrit très justement Ugo Palheta, il ‘n’y a pas de fascisation du pays mais une fascisation des élites’. Ensuite la masse sombre suivra, à l’instar de l’intendance, façonnée par l’évidence de la fin de l’État de droit, du naturalisme de la presse d’opinion… Ce narratif, ce récit, cette rhétorique promulguant ‘on y va tout droit’ est précisément ce que veulent les fascistes : dire que leur arrivée est inéluctable, que c’est le fatum.

L’histoire appartenant à ceux qui la font, sommes-nous vraiment condamne à adouber l’arrivée des fascistes par les urnes ?

« Personne ne se réclame du fascisme alors que tout le monde accuse tout le monde d’en être. De Gaulle, Bush, Nixon, Pinochet, Trudeau, Macron et Trump ont tous été traités de fascistes et, si je me fie à d’autres personnes, les wokes le seraient, les islamistes aussi, la police, mon boucher et la moitié de l’électorat américain. Le cinéaste Pasolini, n’épargnant personne, a soutenu que la société de consommation serait la forme achevée de la soumission fasciste, tandis que les savants ont affirmé que ce serait carrément la langue qui est fasciste… A-t-on déjà vu un adjectif plus creux ? Un signifiant aussi vide ? J’ai le sentiment qu’on n’en fait usage que pour éprouver la satisfaction d’être engagé dans une lutte héroïque du Bien contre le Mal », ironise Mark Fortier

Ainsi, nous serions tous le fasciste de quelqu’un comme nous serions tous le beauf d’un autre. Rien n’est plus faux pourtant : par-delà la ‘confusion structurée’ qui l’habite, des oripeaux taillés sur mesure permettent de déceler la fascisation à l’œil, par nos sens, car le fascisme a une identité, une saveur, une couleur, un goût. Ce que de nombreux philosophes, anthropologues, sociologues, historiens… n’auront cessé de démontrer et que cet article tentait de mettre en lumière.

Si le mot est maintenant sans incidence morale, moins infamant, quand il est jeté à la figure, la geste politique reste essentielle et urgente. Inutile de patienter jusqu’à l’avènement de ce totalitarisme fasciste pour distinguer et conclure s’il est ou n’est pas entièrement. Le jugement doit être clair quand les limites sont floues, car il n’en reste pas moins que les limites se rapprochent par notre déplacement vers elles.

L’obsolescence de l’homme chère à Günther Anders se mue en obsolescence de la démocratie, par le truchement de mécanismes modernes du pouvoir, conjugués de ceux définis par Michel Foucault et des technologies hégémoniques si serviables aux classes supérieures et gouvernantes. La politique et la démocratie adossées à notre société sont agonisantes, tombent en lambeaux. L’organisation sociale ou politique est plus que jamais soumise aux techniques critiquées par Jacques Ellul. Enfantant ce pouvoir total, ce totalitarisme, ce fascisme compte tenu des intérêts, objectifs et moyens en jeu. Des moyens devenus et devenant colossaux au service de la minorité s’octroyant à termes les dernières possibilités agissantes.

« C’est cela qu’il nous revient de penser, en ce mitan des années 2020, de façon tout aussi nouvelle. L’avènement d’une force omnisciente, qu’on aura laissée partout s’immiscer, qui va inspirer la teneur de nos actes, pensées, mots, images, relations, revêtant en cela une portée politique d’un niveau tel qu’il convient de le nommer à sa mesure : le ‘POUVOIR TOTAL’. Une notion qu’il vaut mieux mettre en lettres capitales pour à la fois marquer son empire à nul autre pareil et sa nature absolument inédite, qui ne peut que dépasser nos catégories et modes actuels d’intelligibilité, vu qu’elle n’appartient à aucun ordre connu jusque-là », dénonce Eric Sadin, philosophe spécialiste des technologies numériques dont les IA et apeuré par la bêtise généralisée en cours, annonciatrice de très graves périls.

La fascisation est le fait d’une convergence. Nul complot donc, mais la cristallisation de forts intérêts de la classe bourgeoise supérieure, mariée pour l’occasion par d’efficaces gadgets produits par des entrepreneurs milliardaires adeptes de la BroTech. Autant de mécanismes qui œuvrent indépendamment mais en un même grandiloquent robot fou, qui jouent spontanément dans le sens de l’autorenforcement, de l’expansion et de la sophistication accrues. Autant d’effets cumulatifs et puissamment polarisants.

Démunis, sans moyens ni outils adéquats de critique, devenus inaudibles, le néolibéralisme triomphera de nous tous par un fascisme, mix d’automatisation intégrale et d’artefactualisation complète, sur le socle rendu anhumain.

Le sursaut unitaire, le front unique, semblent illusoires et voués à l’échec. Que voulons-nous ? Comment l’obtiendrons-nous ? Que faire, comment lutter contre cette accélération du mouvement fasciste, grand gagnant de la bataille de l’hégémonie culturelle théorisée par Gramsci ? Et pourquoi donc les classes populaires joueraient-elles contre elles-mêmes, à rebours de leurs propres intérêts, en versant vers le fascisme ?

L’idée de ‘démocratie’ se base sur ce que Rousseau estimait qu’un pouvoir commun à tout un peuple est conforme à la justice, par une neutralisation mutuelle et la compensation des passions particulières de chacun des membres qui le compose. De cet équilibre homéostatique naturel idéal, Rousseau considérait préférer par cet unique motif le pouvoir du peuple au pouvoir particulier. Cet équilibre est le seul paramètre qui permet à la constitution démocratique d’être souhaitée et souhaitable, exécutant les vouloirs du peuple exclusivement, pour paraphraser la philosophe Simone Weil : ‘une chose est juste non pas car le peuple la veut, mais car à certaines conditions le vouloir du peuple a plus de chances qu’aucun autre vouloir d’être conforme à la justice’. Mais voilà, cet équilibre inhérent à la masse faite peuple, à la multitude spinoziste, cesse et se fracasse dès qu’une passion collective prévaut et saisit ce peuple.

Car peut-être, pauvres de nous, surnage au-dessus de toutes analyses critiques rationnelles comme la sincérité d’un désir de fascisme.

 

 

Lurinas

 

Lectures

Devenir fasciste, ma thérapie de conversion, de Mark Fortier (éd. Lux éditeur)

Désir autoritaire, de Theodor Adorno (éd. Presse de l’ENS)

Le temps des salauds, de Hugues Jallon (éd. Divergences)

L’école des dictateurs, d’Ignazio Silone (éd. La lenteur)

Le désert de nous-mêmes, d’Eric Sadin (éd. L’échappée)

La mort des démocraties, de Steven Levitsky et Daniel Ziblattt (éd. Calmann Levy)

Découvrir l’antifascisme, de Stéfanie Prézioso (éd. Editions sociales)