Audrey Vernon, le Coeur et la Tête engagés
Audrey Vernon est une artiste humoriste qui est de tous les combats. Ou presque, faute de don d’ubiquité. Du soutien à des ouvriers grévistes à la lutte contre le commerce d’armement avec Israël, en passant par la débollorisation des médias, les combats pour faire déjouer le projet d’autoroute A69 et les mégabassines… elle fait action par ses spectacles documentés et ses présences physiques au sein des collectifs. Conjuguant rage sensible et poésie combattante, nous tentons de dresser son portrait. Avec son concours actif. Forcément.

(© Laura Gilli)
Nous avons croisé Audrey Vernon il y a quelques années, au détour d’une représentation de son spectacle Fukushima, work in progress, une légende japonaise. Une pièce dédiée à la retranscription fidèle des premières heures de la catastrophe nucléaire japonaise et de sa gestion par les autorités. Une très belle impression se dégageait de cette prestation : entre conférence gesticulée et éducation populaire. Pertinence du dispositif et efficacité des propos.
Sur le divan de l’Européen
Au fil de ses spectacles, Audrey Vernon a fait montre de cette tenace originalité. Autant de propositions artistiques denses, intenses et empruntes d’une sincérité ; nous accueillons ses textes, parfois anxiogènes, d’autant plus aisément qu’ils sont enrobés d’une douceur et d’une humanité dont elle se nourrit aussi lors des rencontres sur les terrains de lutte.
Lors de cette captation audiophonique (voir infra), la curiosité nous gagnait de comprendre la source des oxymores la caractérisant. De son propre aveu, face aux inacceptables inégalités, innombrables injustices, un texte parmi bien d’autres aura été le ferment viscéral de sa propre mise en mouvement.
« Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli. La misère, messieurs, j’aborde ici le vif de la question, voulez-vous savoir jusqu’où elle est, la misère ? Voulez-vous savoir jusqu’où elle peut aller, jusqu’où elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas au Moyen Âge, je dis en France, je dis à Paris, et au temps où nous vivons ? Voulez-vous des faits ?
Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l’émeute soulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, des cloaques, où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n’ayant pour lits, n’ayant pour couvertures, j’ai presque dit pour vêtement, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce de fumier des villes, où des créatures s’enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l’hiver.
Voilà un fait. En voulez-vous d’autres ? Ces jours-ci, un homme, mon Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misère n’épargne pas plus les professions libérales que les professions manuelles, un malheureux homme est mort de faim, mort de faim à la lettre, et l’on a constaté, après sa mort, qu’il n’avait pas mangé depuis six jours.
Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore ? Le mois passé, pendant la recrudescence du choléra, on a trouvé une mère et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans les débris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon !
Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doivent pas être ; je dis que la société doit dépenser toute sa force, toute sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que de telles choses ne soient pas ! Je dis que de tels faits, dans un pays civilisé, engagent la conscience de la société tout entière ; que je m’en sens, moi qui parle, complice et solidaire, et que de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l’homme, que ce sont des crimes envers Dieu ! Vous n’avez rien fait, j’insiste sur ce point, tant que l’ordre matériel raffermi n’a point pour base l’ordre moral consolidé ! », prononçait Victor Hugo à la tribune de l’Assemblée nationale
Par suite, rapidement, des textes, des livres, lui emplissent la tête, subjuguent son caractère empathique. Elle met cette érudition au service de ses idées, sans prétention aucune. Sa littérature saine se marie à une rigueur argumentative, quasi journalistique parfois, souvent obsessionnelle. En accouche des récits, des pièces décryptant, documentant les sujets prégnants qui la révoltent. Elle aimerait certainement être légère sempiternellement, parler d’amour et de poésie sans retenue, même exclusivement, mais l’époque n’est pas à la tergiversation. Que voulez-vous. L’époque s’impose à tous. Même à son tempérament.
(interviouve Audrey Vernon, février 2026)
Audrey Vernon sait porter les luttes au-devant de la scène sans jamais les éclipser par une position ostentatoire devant les objectifs. Elle dénote largement dans le paysage audiovisuel et artistique.
Si les luttes locales ne manquent pas à travers la France, le soutien des figures artistiques et/ou intellectuelles se raréfient en dehors des habituelles grandes œuvres caritatives, d’où surgit la démonstration pornographique des bons sentiments médiatisés.
(Joyeuse vie, de Victor Hugo, encore lui)
Comme les bandes dessinées à succès, elle propose des spectacles et créations en mode documentaires. De Billion Dollar Baby à Comment épouser un milliardaire, il est question de révéler à chacun les tenants et aboutissants du système capitaliste, de critiquer l’impact de l’individualisme des classes bourgeoises sur les politiques publiques, sur la santé de la population mondiale…
Comme quoi l’humour peut savoir se rendre plus que jamais indispensable quand il a la volonté d’éclairer les esprits. En toute intelligence, avec une sensibilité à fleur de peau maitrisée, les œuvres d’Audrey Vernon sont emplies de denses réflexions, de références érudites mais toujours rendues accessibles.
Parmi ces lectures diverses et assidues, certaines sont lues et partagées dans des podcats littéraires intimes, BigBooks. De ces amples morceaux littéraires qui créent du lien au-delà des mots. Tricotent un tissu insoupçonné de bienveillants. Comme un mycélium forestier qui ignore ses propres ramifications, ses propres forces latentes promises à faire multitude. Un jour peut-être.

(© Ambre art)
En attendant, pour traverser les tempêtes en cours, elle convoque dans son dernier spectacle sa vénérée Hannah Arendt, mais également Gunther Anders, Bertolt Brecht et Walter Benjamin, pour vilipender les lâchetés, les torpeurs et les horreurs ordinaires. Pour honorer l’engagement et ne jamais totalement désespérer.
Pour Audrey Vernon, Hannah Arendt est la référence multicartes pour affronter les défis présents, offre une vaste acuité pour comprendre le monde dans lequel nous sommes sommés d’évoluer, contraint et façonné par de biens solides intérêts privés. Ceux de ce monde rendu invivable et irrespirable par la force centripète d’une classe sociale vorace.
Macron fustigeait l’insouciance maintenant révolue. Audrey Vernon rêve de son retour vitalisant quand leur monde aux périls multiples, aux diverses crises, sera enfin aboli.
Sur scène, des espoirs. Sous les planches, l’espérance s’enracinant.
Il faut parfois savoir renoncer à regarder et subir le délire ambiant. Ne pas systématiquement se référer et subir l’agenda informationnel et médiatique exacerbé. Il y a parfois d’autres priorités, d’autres joies, d’autres vérités de la vie. Elle les saisit encore viallamment. S’en fait témoin.
De ces vérités qui laissent porter le regard à une immédiate proximité chaleureuse, pointer le salvateur positivisme.
En route pour 2030
Si les constats sont affligeants, des victoires doivent être mises en exergue, remportées aux côtés de ‘grandes beautés humaines’ trouvées au sein des luttes. Autant de succès devant être encadrés pour rendre visibles le possible et l’horizon pas si inaccessible.
(Carte des victoires / source : Reporterre)
Si le présent laisse présager le pire, en pleine fulgurance fascisante, Audrey laisse raison garder d’un avenir proche empli de nouvelles utopies émancipatrices. Déjà à l’occasion d’un rassemblement de soutien au mouvement des Soulèvements de la terre, elle avait su rompre avec les discours univoques portés à la tribune, projetant par sa poésie les espérances qu’elle sait rendre si palpables, enviables.
Voilà son action d’animal politique, son œuvre immortelle (actuelle et à venir). Celles qui conditionnent l’essence de la liberté humaine, rendent accessibles la contemplation et la méditation.
Ce que ne renierait pas Hannah Arendt.
Lurinas
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