La main invisible et ses Doigts d’Or

Vilipendés, honnis, moqués… Les capitaines capitalistes et autres ploutocrates ne méritent pas le sort populaire (populiste ?) qui leur est imposé. Malgré tout, ils persévèrent à œuvrer sans guère de reconnaissance pour le bien commun, l’intérêt général. Sans reconnaissance ? Pas totalement. Une soirée cérémoniale leur est consacrée afin de revenir sur l’injuste déclassement de citoyenneté qu’ils subissent, l’illégitime caricature que le peuple leur dresse. Evènement déroulé sous l’égide du PAP’40, haut dignitaire œcuménique.

(Pap’40, souverain pontife de l’€glise de la Très $ainte Consommation)

Chaque année, les Doigts d’Or sont convoités par les plus fervents représentants, les serviteurs les plus zélés, du Capital et de la Sainte Croissance. Car ces prix sont uniques, trop rares pour célébrer pourtant une œuvre égoïste majeure, une carrière individuelle intéressée, une position politique pyramidale méritocratique, une action impactant les populations sur tous les continents. Une gratitude jamais avalisée par les peuples, peu redevables des bienfaits de ces décisions. Autant d’honneurs et de considérations délivrés lors de la soirée de manière totalement arbitraire, cela va de soi.

Il s’agissait aussi de faire œuvre d’équité : tout est en effet prévu pour récompenser les tâches manuelles menées par la plèbe, de la médaille d’honneur du travail à la médaille agricole, en passant par des palmes académiques. Il faut bien admettre que tout est toujours bon pour mettre en avant des activités simplistes à mener, d’ailleurs défrayées de façon sonnante et trébuchante ; il serait comme évident que la force de travail fasse action en silence. Si des couronnements sont concédés pour avoir jeté des poubelles dans une benne quelques dizaines d’années, sillonné la terre à bord d’un tracteur automatisé et climatisé pendant cinquante ans, fourvoyé des classes entières de chères têtes blondes par les récits historiques critiques de notre beau roman national, etc., rien n’est prévu pour ceux qui prennent les risques de mettre à disposition de tous les forces de production, contractent les crédits pour permettre à tous de dilapider de manière consumériste et compulsive des salaires distribués généreusement.

Il était temps de mettre en lumière le sacerdoce ingrat qui éreinte les classes dirigeantes des multinationales, ceux qui guident un pays pour de vulgaires défraiements dans le cadre de leur bénévolat à destination de la création de biens publics, conduisent une politique économique et financière à des fins de satisfaire au bonheur de l’ingrat lumpenprolétariat. En cette neuvième édition, ce genre d’Oscars du Capitalisme vient combler un manque incompréhensible. Et les remerciements et ovations de cette grand-messe comblera les grands oubliés méritants, le PAP’40 de l’€glise de la Très $ainte Consommation portant la bonne parole en notre nom à tous.

 

Mets ton doigt d’or où j’ai mon doigt

La populace est toute accaparée à la tristesse du devenir de la planète, affolée d’une collapsologie sans cesse augurée, stressée de la disparition de millions d’espèces, anxieuse des calamités climatiques à venir. Le citoyen lambda a la chance de voir ses soucis fouillés, étudiés, qualifiés. L’un est atteint de solastalgie superficielle, l’autre se morfond des vicissitudes de sa condition de vie salariée…

Mais, de sa petite place, depuis son infime propriété privée acquise à crédit, chacun se rend-il compte du vertige dont souffrent les grands de ce monde ? Rien n’est dit de leurs peurs, du poids de la responsabilité d’autrui qui pèse sur eux, aucune science ne vient accompagner leurs maux d’une pharmacopée largement dispendieuse pour les hypocondriaques et attentatoire aux budgets de notre modèle de santé, aucun laboratoire de recherche ne tente de trouver une formule médicamenteuse propre à amoindrir leurs blessures psychologiques. Adoucir ces afflictions serait pourtant le moindre des bienfaits, entendu que la charge de sauver la pauvreté est insondable, que les difficultés à solutionner les catastrophes que nous engendrons sont d’une infinie complexité. Tout un monde stressant qui échappe à notre quotidien empli de sérénité.

Cependant que leur volonté reste farouchement motrice, le contexte contemporain est largement défavorable à cette frange de la population, soumise à la pression ambiante, menacée de surtaxe et de rétablissement d’impôts iniques. Cette minorité est discriminée, invisibilisée et ghettoïsée derrière des murs dressés haussmanniens, l’émancipation des plus puissants est fragilisée faute de droit positif à leur endroit.

 

(diaporama des répétitions et de la soirée de remise des Doigts d’Or, mars 2025)

Des soutiens indéfectibles s’exposent donc pour contrer l’hostilité, l’animosité qui les affligent. Car cette mécanique parfaitement huilée prévaut, cette industrie anticapitaliste florissante opère son lavage de cerveaux, et l’intelligentsia se vautre dans le conformisme de la dénonciation du monde libéral tel qu’il n’irait pas, de Noam Chomsky à Naomi Klein, en passant par Alain Badiou, Frédéric Lordon, Giorgio Agamben, David Graeber, Slavoj Zizek… Autant d’ouvrages de ces plumitifs, de qualité inégale et médiocre, au discours lénifiant sur une supposée méchanceté sans limite essentialisée.

Une exposition dangereuse, la traque étant un sport largement mondialisé, allant parfois jusqu’ à l’assassinat, de feu Georges Besse à Brian Thompson, respectivement PDG de Renault et CEO du géant de l’assurance UnitedHealthcare. Autant de destins singuliers brisés, d’efforts individuels méritocratiques fauchés, de talents guidés par des mains invisibles étêtés.

Délaissés, isolés, ils sont par réflexe de survie psychologique dans l’obligation de faire groupe, bien malgré eux. Les Pinçon-Charlot ont beau jeu ensuite de mettre en exergue cet état de fait qui ne résulte que du seul rejet dont ils sont l’objet, par tous, partout. Une forte personne aura pris sur elle de parler en leurs noms, de faire face à l’emballement médiatique : PAP’40 ne renonce en rien à ce louable objectif de restaurer une confiance des petits uns pour les illustres. Missionné par des entités énergétiques fortes, mu par des visées vertueuses, mais surtout doué d’une sensibilité exacerbée, PAP’40 vient délivrer un message universel de tolérance envers les plus puissants, vulnérables en toute contre intuitivité.

PAP’40 ne se résigne pas devant la tâche herculéenne et prêche sans restriction, sans doute car il boit sans modération.

(interviouve d’Alessandro di Giuseppe aka PAP’40)

La clairvoyance de PAP’40 doit aider chacun à dépasser des schémas culturels à la base d’une intolérance injustifiée envers toute une caste de la population. De quoi mettre fin à leurs traumatismes, participer dans un élan de générosité à leur survie.

Besoin de rien envie de rire

Cette remise de prix peut être considérée satirique. Dans la droite ligne de soirées potaches et parodiques, qui en singeant le procès de Macron, qui en caricaturant via des marionnettes. Comme des événements de résistance.

D’abord, le grotesque de certains situations, l’énormité de quelques personnages, rendent la caricature bien fade dans cette tendance fascisante. Quand la réalité dépasse la fiction sardonique/sarcastique.

https://truthsocial.com/@realDonaldTrump/posts/114068387897265338

Les showrunners de Saturday Night Live ? Nan, les équipes de communication de Trump. Au début, c’est l’énonciation publicitaire elle-même, avec ses clichés et sa positivité surjouée, qui a opéré la fusion des signes de la satire avec celles de la propagande. Au final, le fascisme rampant s’est accaparé un moyen de manipulation bien utile : l’humour corrosif.

Dans le même temps, côté gauche, des études révèlent une décroissance sévère ces dernières années de ce type de manifestations satiriques, de soirées publiques expiatoires, quand bien même elles étaient acceptées tacitement comme le veulent les traditions républicaines et démocratiques en temps de paix. La faute à qui ? A quoi ? Du coup, cet effet involontaire de rareté exacerbe le besoin, favorise la recherche de tels moments en ce qu’ils représenteraient un exutoire. Une soupape vitale, tirant parti de l’expression des puissances adverses, sans prétendre pouvoir les renverser. A travers les sarcasmes cathartiques, l’objet est bien de dénoncer les ‘mauvais hommes’ en ouvrant les yeux aux ‘hommes de bien’ et éveiller les consciences (politiques…). Vitale mais moins vitalisante, nous y reviendrons plus bas.

Le rire, en particulier le rire grossier et obscène, est souvent utilisé voire instrumentalisé par le pouvoir, politique et religieux, pour apaiser les colères, canaliser la violence et conjurer la peur, notamment à l’occasion de grandes fêtes et du carnaval au cours de l’Histoire. Le rire n’a pas que des vertus sanitaires et psychologiques, il était jusque-là un outil de pacification et de régulation sociale. Mais pas seulement.

C’est tout le paradoxe du rire. Ludique, éducatif et socialisateur, devenu par connivence combatif, manichéen et partisan car maintenant culturel, élaboré et politisé, répondant à des stimulations proprement intellectuelles.

« Comprendre un trait d’esprit ou une histoire drôle est une opération mentale qui engage des processus complexes, comme le traitement linguistique, la flexibilité mentale, la mémoire, ou encore la capacité à résoudre des problèmes : c’est un acte d’intelligence », d’après Olivia Gazalé, enseignante de philosophie à Sciences Po Paris

Une intelligence pure, par le truchement de l’anesthésie du cœur comme l’observait Henri Bergson. Rien ne sert de pérorer et soliloquer plus longtemps sur la dimension subversive voire transgressive du rire, de son potentiel à déranger, perturber et renverser un ordre établi, originellement. Mais que reste-t-il de son pouvoir performatif ?

Aussi, la fête, des Oscars du Capitalisme au faux procès de Macron, est une utopie qui ne menace plus la verticalité du monde et les hiérarchies établies intangibles. Comme les carnavals ne menaçaient pas la moralité mais la renforçait en montrant à quelle débauche répugnante peuvent mener des débordements obscènes : fabriquer des individus moraux en les laissant périodiquement se vautrer dans l’immoralité. Pour rire.

« Dès l’Antiquité, la vie sociale s’organise autour de grandes fêtes collectives qui ritualisent le rire. Loin d’être subversif, le rire qui s’y déploie est une arme grâce à laquelle le pouvoir organise la mise en scène de sa propre subversion pour consolider les structures et les normes en place », toujours selon Olivia Gazalé

Le pouvoir peut ne plus craindre le rire, irrévérencieux à ironique. L’arme est enrayée. Il faut le reconstruire parfois, sous la contrainte d’un conflit, d’une guerre civile, par intérêt de survie immédiate. C’est le cas de CANVAS, une organisation basée sur les principes tactiques de Gene Sharp, créée à Belgrade en 2004, sur les bases du mouvement Otpor. A l’origine d’une révolution spontanée réussie, jouant de planifications et stratégiques.

Aujourd’hui, les carnavals, les rassemblements potaches, les moments de soupape par la caricature, pour outrageante serait-elle, sont de plus en plus empêchés. Vu comme une arme puissante qui peut à tout moment se retourner contre lui, le pouvoir pourrait bien malgré lui se risquer à restreindre ce type d’expression directement (interdictions, procédures baillons, censures juridiques, licenciements abusifs…) ou par des sbires conciliants (autocensure…), un retour de force qui n’aura pas été conjurée. En fin de compte, sortir de la critique traditionnelle pourrait être une issue opportune, trouver de nouvelles façons de porter des discours politique. En ce sens, la cérémonie des Doigts d’Or œuvre dans le bon sens. Dans le bon deuxième et troisième sens. Au moins. En apparence.

La dérision prend une place de plus en plus importante sur la scène médiatique contemporaine. Mais l’ironie, dans le même temps qu’elle cisaille, corrode le piédestal sur lequel sont installés puissants, dirigeants et classe bourgeoise, ne participe-t-elle pas d’un renoncement politique, militant et actif.

La dernière tentation du rire

L’ironie n’est pas spontanément du côté de la subversion. Elle n’est pas la marque de fabrique de la gauche politique. Et il faut considérer que la droite et l’extrême-droite ont pour elles d’avoir les dispositifs humoristiques de même ordre, le discours politique incorporé étant porté en masse par ses médias mainstream. Le rire est pensé par défaut de gauche. En tant que symbole de la liberté d’expression. Mais il est menacé par son usage confondant et boulimique. Nous abordons une époque acméique qui légitime par la gaudriole les saluts nazis, la prolifération de blagues masculinistes, le tout boosté par les fumeuses intelligences artificielles, favorisant et rendant accessible un rire fasciste.

Le trait d’esprit n’était pas sans lien avec des questions d’émancipation et de domination. L’ironie avait une forte puissance critique, mais sa dimension s’est modifiée, repose sur des bases contemporaines dissoutes qui la rende trop individuelle autant qu’univoque. Comme un effet de vases communicants, un rire libérateur devenu moins moteur de contre-pouvoir laisse place à un rire conservateur et favorable aux puissances.

« L’avenir politique peut donner à penser qu’il est bouché. Finalement l’ironie peut se présenter comme la dernière parole politique. La portée de sa parole critique ne va pas jusqu’à porter un discours politique, c’est-à-dire jusqu’à véhiculer une porte de sortie plutôt que de rester dans une simple dérision généralisée. L’attitude de la dérision peut alors revenir en boomerang. Dans l’humour politique, l’ironie invisibilise celui qui porte la parole, l’énonciateur. »

C’est en ces termes que Laélia Véron nous permet de prendre conscience de cet achoppement dans son dernier livre T’es sérieuse (édition La Découverte).

L’antiphrase ou l’anticatastase montre quelque chose sans y croire, épouse une parole pour aussi vite s’en éloigner. Les confusions que cela entraine ne permettent pas une parole politique claire.

Il y a donc une ambiguïté entre ce rapport au rire et la revendication politique, cependant qu’une attente forte se fait sentir. L’engagement est plus recherché que nul temps dans ce contexte de fascisation, de bouleversement politique, de basculements divers et gesticulations variées.

Cette fuite des humoristes à ce moment charnière est mal vécue par toutes les parties. En tant que reproche de la part de ceux qui souhaitent des soutiens dans ce chambardement, de la part des autres qui ne veulent être projetés dans des combats qui les dépassent ou pourraient les noyer.

L’ironie ne peut se contenter de questionner et effriter dans ce vide critique solide. Elle est une tactique (au sens de Schopenhauer) si une stratégie politique en use pour faire advenir une victoire. Aussi la fascination qu’elle procure devrait interroger sur cette nouvelle figure d’autorité qui s’efface devant son utilitarisme et son potentiel émancipateur. Pas sûr que quelque chose soit renversée par la seule ironie. D’autres forces matérielles, économiques et sociales doivent jouer en même moment, ce qui fait défaut depuis quelques mois au moins. Au point de s’attacher à l’ironie par dépit et pour la simple joie de rire, sans lendemain ni grand soir.

La résistance ne peut être suffisante pour être une arme de construction. En substituant l’ironie à l’action politique, la dérision aux alternatives politiques, la critique apparait comme seul stratagème possible. Ces palliatifs ne peuvent être unique contentement, doivent rester des moyens à distinguer des vitales fins.

Bref, l’ironie risque d’être une posture ludique, de dévalorisation de la parole politique, de faire poindre une équivocité pourfendant l’intérêt des confrontations univalentes. La satire seule ne saurait changer l’ordre des choses, seulement rendre inéluctable un cynisme qui ne dépasse pas la dimension communautaire, les valeurs partagées subrepticement, au dépend de projets politiques défendus, débattus.

Actuellement, l’espoir fait de l’ironie une fin. Comme si elle était suffisante en elle-même. Mais la proposition politique n’est pas emballée en elle, limitant la critique au cynisme, voire au nihilisme. Rire pour rire est suffisant quand d’autres dispositifs, structures, institutions… portent les débats, les paroles, les combats, font vivre la démocratie.

En attendant, une dixième édition des Doigts d’Or vous attend à l’Européen le 4 mai 2026. Vous êtes cordialement conseillés à vous procurer un billet. Ce dernier n’ouvre par contre droit à aucun avantage fiscal et ne peut être éligible à la réduction d’impôt de 66%…

(billetterie par là : https://www.helloasso.com/associations/legitime-reponse/evenements/10e-ceremonie-des-doigts-d-or-a-paris

 

Aux humoristes précaires méritants. Qui font ruisseler les larmes de rire. Affectueusement.

 

Lurinas

 

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