Journal d’un (Vrai) prisonnier (Politique)

Une peine d’emprisonnement aura été prolongée en-dehors de tout cadre juridique. Pas en Turquie. En France. Pas pour terrorisme. Pour complicité d’homicide volontaire. Il semble que certaines lois sont dépassées par la suprématie de considérations géopolitiques, certains droits annihilés face aux pressions américaines exercées sur les dirigeants français successifs. Georges Ibrahim Abdallah aura été à ce jour le plus ancien prisonnier sur le territoire : le dossier, dénommé ‘affaire Abdallah’, est un scandale d’Etat qui aura échappé aux investigations rigoureuses, malgré son lot de rebondissements scénaristiques à même de proposer un récit croustillant pour les grands titres de presse. Libéré en juillet 2025, comme un symbole en ce contexte de recrudescence exacerbée du conflit israélo-palestinien, il fallait compter sur la pugnacité du réalisateur documentariste Pierre Carles pour entamer la relecture périlleuse de cette faillite médiatique, sur fond de mensonges et barbouzeries, d’ingérence d’une puissance étrangère dans les affaires judiciaires françaises.

Quel record retenir entre le temps de détention d’un ancien président de la République et celui d’un prisonnier politique Libanais ? Entre vingt jours et près de quarante-et-un ans, l’histoire retiendra par le truchement des médias l’aventure traumatisante de Sarkozy, immortalisée par un best-seller. Plutôt que le calvaire judiciaire d’un combattant communiste sur fond d’intérêt supérieur de l’Etat et de jeux diplomatiques.

En salles depuis le 8 avril 2026, le nouveau film documentaire de Pierre Carles prend parti de déconstruire le château de cartes politico-judiciaire de l’affaire Abdallah. A force d’acharnement et de persévérance, il retranscrit fidèlement le marathon de ce prisonnier, dont l’issue finale fera revêtir à son cou le carton infame de coupable terroriste éternel. Fin connaisseur des coulisses médiatiques, de leurs biais et raccourcis arrangeants, Pierre Carles prend soin de faire démonstration de l’injustice criante jamais révisée.

Bien vu, bien pris

L’Histoire simplificatrice, les faits tordus, les vainqueurs autoproclamés… trop peu pour lui. Parmi ses nombreux documentaires, engagés pour les uns car n’adoptant pas les récits simplistes et avantageusement manichéens des autres, ce film retraçant les raisons et déraisons de l’embastillement de Georges Ibrahim Abdallah.

« Le militant libanais Georges Abdallah a été incarcéré près de 41 ans en France. Ce résistant communiste pro-palestinien s’est vu affubler de l’étiquette  »terroriste ». À tort. Un incroyable mensonge et de fortes pressions exercées par les États-Unis sur la France sont à l’origine de cette durée de détention hors-norme. À 74 ans, il a réussi à sortir de prison, debout, ses convictions politiques intactes », selon le synopsis

Sur les écrans des meilleurs cinémas indépendants, il s’agit de revenir sur le vécu stupéfiant et exceptionnel d’un prisonnier, le plus vieux prisonnier des geôles françaises, sous les verrous depuis plus de quarante ans et bien au-delà de sa condamnation originelle. Surpassant le temps de détention de Nelson Mandela, surclassant Karim Younes, le militant des Black Panthers Mumia Abu-Jamal ou encore l’Amérindien Leonard Peltier. Pourquoi tant d’années surnuméraires ? C’est tout l’objet du documentaire que de revenir sur les raisons de son inculpation, du verdict et de son maintien extrajudiciaire.

Le film débute par la visite du réalisateur derrière les pas de la députée européenne Rima Hassan, flanquée de son autorisation. Nous découvrons le militant Libanais, cheveux blanchis, encore ‘fort physiquement et mentalement’, toujours motivé par son souci de poursuivre sa lutte. Surgit à travers ces premières séquences le non moins vieux conflit israélo-palestinien, que l’actualité voit se transcender comme jamais de la bande de Gaza au sud-Liban. Ce qui n’est pas sans rappeler ces années 1980 lors desquelles Georges Abdallah visait à mobiliser collectivement pour contrer l’entrée des chars de Tsahal sur Beyrouth, cependant que des milliers de civils succombaient (11  800 enfants se voyaient décéder ou blessés par les bombes thermiques).

Ce conflit est notamment décortiqué par Nicolas Dot-Pouillard, explicitant l’ambiance révolutionnaire alimentée par ce contexte géopolitique mêlant communistes Libanais, résistances armées, groupes locaux… et soutien français à la cause israélienne. Cet appui du gouvernement français sera une des causes d’exécutions de diplomates et attachés militaires sur le sol métropolitain (Christian Chapman, un diplomate de l’ambassade des États-Unis, Charles Ray, attaché de l’ambassade des États-Unis et agent de la CIA, Yacov Barsimantov, deuxième secrétaire de l’ambassade d’Israël et responsable des services secrets israéliens, entre autres cibles). Autant d’actions extraterritoriales contre la CIA et le Mossad revendiquées par les fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), cofondées justement par Ibrahim Abdallah.

De passage à Lyon, ce dernier sera arrêté alors qu’il s’était réfugié dans un commissariat pour fuir une filature. Les services secrets et agents pullulaient déjà, l’attention rigoriste étant de mise lors de ses déplacements pour éviter un mauvais sort. Au sortir de cette arrestation facilitée, il écopera de quatre années de prison.

Mais cette période voit se multiplier des attentats moins ciblés, des massacres de civils à Paris et en métropole. Contre des commissariats, des grands magasins… Autant de bombes posées entre 1982 et 1986, autant de mesures prises par l’Iran contre l’appui de la France en faveur de l’Irak (vente de super-étendards), un programme d’enrichissement d’uranium en Iran suspendu, une dette envers le chah…

(Une du 30 octobre 1986)

De cet embrouillamini, le ministre de l’intérieur feu Charles Pasqua décide de ‘terroriser les terroristes’, donnant l’élan à une répression sans distinction, à la confection d’une thèse officielle policière reprises de façon tout autant indiscernable par les politiques et les médias (au premier rang desquels Edwy Plenel) : les FARL seraient seules à l’origine de ces actes et responsables de ces morts. Le tout abondamment saupoudrées de manipulations, de barbouzeries jusque dans les rangs d’un avocat de Georges Ibrahim Abdallah de mèche avec la DGSE. Son sort est scellé : Abdallah n’échappera plus à la volonté de le traduire jusqu’à la cour d’assises spéciale, nouvellement créée pour traduire le groupe Action Directe. Condamné initialement par le tribunal correctionnel de Lyon à quatre ans de prison, pour association de malfaiteurs, détention d’explosifs, puis pour complicité d’homicide volontaire, il sera de nouveau jugé par des magistrats professionnels et écopera d’une condamnation à perpétuité.

Les témoignages se multiplient depuis lors de son rôle de bouc émissaire. Jusqu’à Pasqua et Pandraud (ministre délégué à la sécurité auprès du premier, ministre de l’intérieur) qui auront reconnu l’absence d’éléments sérieux l’inculpant, en passant par l’ancien juge anti-terroriste Alain Marsaud interviouvé dans le documentaire partageant cet avis. Il fallait couper une tête, même après l’éviction de la peine de mort en France, satisfaire aux attentes politiciennes et de l’opinion publique qui a toujours bon dos pour permettre de conjuguer ses préjugés aux intérêts supérieurs du pays…

Depuis, les libérations conditionnelles ont continuellement été rejetées, par les ministres de la justice Chalandon à Taubira, en passant par Perben. Des demandes constamment bloquées sur demande de l’ambassadeur américain, ne craignant aucune ingérence des Etats-Unis dans la bonne marche de la Justice. Avec l’appui particulier de Manuel Valls et l’assentiment de François Hollande qui ne validera jamais l’expulsion. L’affaire aura toujours été entre de bonnes mains gantées.

Les mobilisations ne faibliront jamais pour soutenir sa remise en liberté, mais la décision politique étatique prévaudra toujours, considérant l’absence de repenti, l’impossibilité d’indemnisation des familles des victimes, les pensées politiques du militant restées inchangées, une dangerosité considérée toujours prégnante, jusqu’à une conversion islamiste alertante (un argument risible puisque le prisonnier reste un marxiste mécréant invétéré)… Autant de subterfuges rendus caduques en ce 25 juillet 2025 : la cour confirmera sa libération et son expulsion vers Beyrouth. Toutes sirènes hurlantes, nuitamment, la République fait démonstration jusqu’au bout de sa force arbitraire contre l’anti-impérialiste, braque encore ses torches et dresse les cordons de sécurité sur et autour de l’activiste devenu discret.

A travers lui, l’histoire de l’ambivalence entre ‘résistance’ et ‘terrorisme’. Chaque fois réitérée selon la rive d’où se situe l’observateur. Il en a toujours été ainsi, des Irlandais de l’IRA jusqu’au combattants de l’ANC, en passant par le PKK et tant d’autres groupes engagés. Avec parfois, des frontières floues, tracées en fonction des types de crimes et massacres commis. La démarcation ne sera jamais claire. Sauf que l’ère depuis est à galvauder les mots, les vider de leur substance sémantique originelle pour même permettre de confondre des opposants à l’édification de mégabassines.

Georges Ibrahim Abdallah quant à lui aura jaugé avec inquiétude depuis sa cellule de neuf mètres carrés le processus de fascisation avancé et toujours en cours, les déplacements croissants de la population arabe de la Cisjordanie. Le Monde a beau jeu aujourd’hui de confirmer la raison d’Etat, toujours prévalente finalement à toutes autres considérations.

Georges Abdallah aura été broyé par le système politique, policier et judiciaire. Avec la complicité et parfois l’appui actif de journalistes : Georges Marion, enquêteur repenti à Le Monde au côté d’Edwy Plenel, ce dernier restant dans le déni ; Hervé Brusini, d’Antenne 2… Autant de soldats ayant participé à faire tomber le record de temps d’incarcération d’un militant dans un pays de l’Union européenne : quarante ans et neuf mois passés derrière les barreaux. Qui dira mieux ?

Libérable en 1999, Georges Ibrahim Abdallah a présenté par douze fois une demande de remise en liberté. Toutes refusées. Tombé dans l’oubli depuis lors, ils seront peu nombreux à s’intéresser au sort de ce condamné devenu prisonnier politique. Si la convention européenne des droits de l’homme interdit de maintenir un condamné en prison ‘sans aucun espoir de sortie’ et au-delà de sa peine, rien ne lui sera cédé, même ce bon droit.

Le tribunal aura avoué de lui-même qu’Abdallah aura été le ‘dernier vestige du groupuscule d’obédience laïque, marxiste, communiste des FARL’, celui d’une ‘histoire aujourd’hui révolue de l’activisme violent de l’ultragauche’.

L’ingérence américaine a beau être systématiquement réfutée, elle est existante et parfois visibilisée, des rencontres entre Reagan et Mitterrand aux câbles diplomatiques dévoilés par Wikileaks. Ce que film parvient à rassembler, comme ultime scandale de ce dossier qui n’en manque pas.

Plongée au cœur de la procédure coercitive

Ce n’est pas la première fois que Pierre Carles documente et fait lumière sur les tenants et aboutissants de cette affaire. Une bande-dessinée a été publiée, dans la droite ligne l’activité florissante du secteur de l’investigation, rendant accessible les enquêtes et œuvres documentaires, qui par une conférence gesticulée, qui via un podcast, avec un succès chaque fois confirmé.

Nous y découvrons les origines de cette enquête fleuve, sises au sortir d’un festival et suite à une sollicitation par une membre du comité de soutien à la libération de Georges Ibrahim Abdallah. Et rapidement Carles d’effectuer une plongée dans les archives, dans le contexte historique des luttes de l’époque par lesquelles des organisations d’extrême-gauche avaient l’occasion de partager des objectifs communs. Notamment justement les luttes contre les forces d’occupation israéliennes et envers leurs alliés américains. Ce qui était le cas d’Action Directe et des FARL dans une certaine mesure.

Ce récit dessiné raconte les coulisses de l’enquête filmée. Nous y découvrons les mutismes de la presse d’investigation, dont le média Médiapart fondé par un Plenel bien embarrassé par son propre rôle. Mais aussi le peu d’engouement de Daniel Schneidermann à critiquer cette fois les médias fautifs, tout spécialiste autoproclamé des affaires de désinformation qu’il est. Enfin, David Pujadas, Luc Bronner, comme peu avertis d’un dossier pourtant internationalement connu.

« La leçon, amère, est évidemment que, dans un contexte sécuritaire, il ne faut jamais se précipiter pour relayer un soupçon policier tant que rien de concret ne permet de l’établir », confiera Edwy Plenel, très succinctement

Certains ont beau rôle de nourrir quelque léger regret, jamais public et rarement racheté par des enquêtes qui seraient enfin menées avec rigueur.

Heureusement, un livre-document sur ce dossier Abdallah vient utilement rassembler toutes les pièces du puzzle : Georges Ibrahim Abdallah est porté par le Collectif international pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah (éd. Les presses du réel). D’une exceptionnelle argumentation puisqu’aucun autre média n’aura osé prendre le temps d’investiguer pour en démêler les grosses ficelles et rigides fils fins. Cet effacement laissait croire en une dichotomie simpliste entre deux camps inéluctablement irréconciliables, maintenus dans des positions qui seraient chacune plus ou moins vraies, plus ou moins partisanes.

Rien n’est moins sûr. Des faits précis, un contexte politique, des arguments à décharge, une situation internationale imposante auront décidé Georges Ibrahim Abdallah à choisir la lutte armée, à lutter pour la cause palestinienne. Hier comme aujourd’hui sans doute, sur fond d’un nouvel amalgame rhétorique entre antisionisme et antisémitisme qui ne dit rien de la vérité d’une cause, même soutenue par les armes.

« Soutenu par une chronologie commentée et documentée du parcours de Georges Ibrahim Abdallah, ainsi que par les principaux textes et communiqués qu’il a pu signer, seul ou collectivement, ce livre propose entre autres un portrait de Georges Ibrahim Abdallah, une intervention de Mireille Fanon-Mendès France ainsi que la plaidoirie de Jacques Vergès prononcée devant le tribunal spécial d’application des peines à la centrale de Lannemezan », selon l’éditeur

Nous apprenons rapidement que le militantisme ne s’est pas tari en Georges Abdallah. Que la révolution à laquelle il aspire est restée vive et fougueuse en lui. Mais que ses soutiens risquent encore de nos jours des représailles, de la part de la police française et des ligues pro-israéliennes. Une situation qui s’exacerbe depuis quelques mois, envers ceux qui appellent au cessez-le-feu ou au boycott, autant de voix relayées par des groupes largement hétéroclites dans leurs types de revendications et en leurs tactiques communicationnelles.

Passée une biographie du condamné, le livre reprend la tendancieuse distinction entre ‘résistants’ par la lutte armée pour la libération nationale et ‘terroristes’. Il est vain de vouloir mettre en perspective les situations avec des épisodes passés durant la seconde guerre mondiale, réflexe référent en France. Le débat n’est jamais tranché entre les opposants depuis leur position respective. Chacun se justifie de la défense de sa juste cause. Le rappel du droit international en faveur de la résistance à une occupation ou une oppression, ce devoir formulé par feu Stéphane Hessel, ne finira jamais de convaincre à la nécessité vitale de la lutte armée. Cette radicalisation de la gauche, explicitée par l’universitaire Nicolas Dot-Pouillard, sera rejetée par le pouvoir israélien malgré ses propres débordements sanglants que le livre retrace chronologiquement.

Mais dans ce cas d’espèce, G.I. Abdallah n’a jamais été condamné en France pour ‘terrorisme’. Et son emprisonnement à perpétuité, pour exceptionnel qu’il soit, sous la pression des Etats-Unis et à la satisfaction finale du département d’Etat américain, équivaut à une peine de mort à petit feu selon ses soutiens. Une durée d’incarcération contraire elle-même au droit européen. Mais il n’est jamais besoin d’explication de la propension de la justice française à se révéler asymétrique dans le cadre de la politique internationale touchant la Palestine, le Moyen-Orient. Tout fait alors droit au non-droit. Sous couvert de thèses officielles rarement contredites malgré les abus, de preuves inexistantes, d’erreurs manifestes. Et dans un contexte d’une série impressionnante de treize attentats entre février 1985 et septembre 1986 qui n’arrange rien à la sérénité des débats.

Outre un groupe de convaincus et motivé, les soutiens sont épars de la part de la gauche politique, comme gênée par une ‘idéologie encombrante’, notamment concernant les guerres et conquêtes coloniales : sans doute les principes portés par Abdallah ‘rappellent à une partie de la gauche française ses compromissions et ses reniements’.

Comme Julien Coupat lors du procès de la ‘cellule Tarnac’, ne reniant jamais la cause qu’il défend au risque de contrecarrer toute libération conditionnelle, il faut reconnaitre le sens de la formule de tels accusés en pareille situation face à une justice politique, se constituant en retour une tribune publique :

« C’est ça, l’ABC de votre justice, le fond de ce procès et de ces accusations qui, par ailleurs, ne me sont que des honneurs que je n’ai pas mérités. Si notre peuple ne m’a pas confié l’honneur de participer à ces actions anti-impérialistes que vous m’attribuez, au moins j’ai l’honneur d’en être accusé par votre Cour et de défendre leur légitimité face à la criminelle légalité des bourreaux, et je crie haut et fort : foulons aux pieds toute entrave à la légitimité de notre combat. Foulons aux pieds la paix de tout ordre qui se manifeste chez nous en termes de ’Paix en Galilée’. […] Ou bien il y aura la paix pour notre peuple arabe, et sur toute la terre arabe, ou bien il n’y aura la paix pour personne et nulle part », déclamera Abdallah

La machine politico-judiciaire aura tenu sa posture, en imposant ses murs. Georges Abdallah aura résisté physiquement et psychologiquement, sans céder de terrain. Depuis sa libération, sa parole a été captée à l’occasion d’un entretien mené à Beyrouth par Olivier Besancenot (pour le média Blast).

Le plus dur semble derrière lui ? En fait, non. C’était sans compter sur la Cour de cassation en ce début d’avril 2026, saisie sur appel du procureur : elle remémore qu’une libération conditionnelle ne peut être accordée dans le cadre d’une condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité tant que le condamné n’a pas été placé auparavant sous le régime de la semi-liberté, du placement à l’extérieur ou du placement sous surveillance électronique pendant une période d’au moins un an. Georges Ibrahim Abdallah fera-t-il l’objet d’une extradition alors qu’il était sans titre de séjour lors de sa libération ? La parole est aux arguties juridiques.

 

Les risques du métier

L’objectif des dirigeants est toujours de rendre ‘animaux enragés’ leurs opposants, ‘monstres sanguinaires’, d’en empêcher toute compréhension de leurs justifications, d’en tenir éloignée toute cordialité ou empathie, de ne rien retenir des manipulations qui fondent les préjugés et facilitent les positions manichéennes respectives. Le risque est grand sans cela qu’une légitimité surgisse dans la tête de ceux qui prendraient le temps de l’écoute et de la réflexion critique.

 

« C’est ça le problème : quand on parle de luttes armées pouvant aller jusqu’à des assassinats ciblés, on évoque toujours cette figure du terroriste et ça devient un monstre, c’est quelqu’un de totalement déshumanisé, que ce soit un homme ou une femme, car il y avait des femmes dans le groupe Action Directe. [… Je pars toujours dans ces histoires] d’une perspective historique pour rappeler qu’on prend pas les armes comme ça parce qu’on est sadiques, qu’on a envie de tuer quelqu’un… Non, c’est toujours ‘en réaction à’. C’est très important de rappeler que les actions de lutte armée à caractère résistant, c’est une réaction à des situations d’oppression, d’exploitation, de domination », souligne Pierre Carles dans une interviouve pour le média Quartier Général

Le portrait dressé est celui d’un homme qui ne cède sur rien et n’aura rien cédé. L’histoire du conflit régional israélo-palestinien se répète depuis plus de cinquante ans, et rattrape les constats et analyses, bien malheureusement, avancés par Georges Ibrahim Abdallah : en mars 1978 l’opération Litani engagée par Israël (du nom du fleuve libanais, ressource stratégique autant que militaire) l’avait pressé d’entrer en résistance face à la première invasion majeure du sud du Liban ; depuis quelques semaines, le projet revigoré d’Eretz Israël (le Grand Israël), fantasme historique du nationalisme sioniste qui oeuvre à la Knesset, provoque un nouvel embrasement qui justifie à ses yeux la poursuite de son combat, cependant qu’aucune résolution de la communauté internationale ne vient affirmer comme à cette époque une condamnation, même symbolique. Plus généralement, il augure du pire à venir, l’union des droites néofascistes étant promise à un bel avenir. À son invitation : ne pas abdiquer, résister. Ce qui n’est pas facilité en ce moment, les tentatives de museler jusqu’aux manifestations, expressions et soutiens publics fleurissent façon puzzle concernant ce conflit. Et les lois les plus iniques vont continuer à contribuer à une criminalisation à outrance.

Il me faut avouer un ressac nostalgique agréable au visionnage du dernier documentaire de Pierre Carles. Comme un parfum retrouvé d’adolescence découvrant un film légendaire, parmi ceux qui auront façonné dès le plus jeune âge une certaine critique salvatrice des médias mainstream et de leurs biais, accointances, promiscuités et intérêts croisés de classe dominante. Autant de points d’analyse qui révèlent une situation qui ne s’arrange guère d’ailleurs, empire même. Depuis, ses productions n’ont jamais démenti une propension à rétablir un équilibre dans les récits imposés à coups de désinformations, de nuancer les images d’Epinal accolées aux personnages politiques antisystèmes, activistes dérangeants, militants dangereux à l’endroit de la mégamachine.

Prenez Guerilla des FARC. Il s’agit de donner la parole à des individus composant le plus grand maquis communiste paysan du XXe siècle. Loin des stéréotypes véhiculés et des étiquettes politiciennes, ce tournage mené sur une dizaine d’années en Colombie mettait déjà en lumière l’amalgame sempiternellement alimenté entre guerilleros et terroristes, entre lutte armée et terrorisme. Un exemple parmi tant d’autres de mouvements de libération délégitimés sur la seule décision d’Etats occidentaux, dans la droite ligne de la pensée hégémonique. Ou comment discréditer toute contestation ou lutte radicale.

Ce film-ci, fruit d’un énorme travail d’enquête, ne déroge pas à la règle tacite que s’impose Pierre Carles : raconter une lutte, son contexte historiographique, les implications géopolitiques cachées, les forces étatiques incommensurables se dressant contre les comités de soutien et les militants. Toujours avec le souci d’une justesse narrative, d’une mise en perspective via des archives, des récits reconstitués et des témoignages actualisés.

Loin d’une simple vidéo militante, ce documentaire est une enquête méthodique, ne rechignant pas aux réflexes qui ont fait le succès d’anciennes productions : confronter les acteurs de l’époque à leurs errements, leurs fautes, leurs biais et/ou aveuglements conscients et inconscients. Les dispositifs ne sont pas une fin en soi : il s’agit de rétablir une vérité.

 « Si tu es neutre en situation d’injustice, alors tu as choisi le côté de l’oppresseur », résumait Desmond Tutu

Les cas personnels et uniques n’intéresseraient pas les lectorat et téléspectateurs ? Au contraire, il y a une demande à fonder ses convictions, à être éclairés pour se forger une opinion personnelle nettoyée des conclusions faites sur mesure, calibrées, prédigérées. Connaitre et comprendre sont un moyen sûr de faire affleurer une montagne de paix de sous la surface, une perspective que les politiciens et autres gouvernants tentent de repousser sous l’eau par toutes les ficelles possibles et imaginables, violence, coercition, mensonges, manipulations compris…

Et Pierre Carles, tout à son réflexe analytique sociologique, de nous aider à confirmer une hypothèse qu’il aura avancée dans sa bande-dessinée : une censure de la presse prévaut chaque fois dans le domaine des injustices commises à l’encontre de personnes étiquetées ‘terroristes’. Comme un sparadrap haddockien sur la jambe mal amputée de la Justice.

 

Lurinas

 

Les séances du film de Pierre Carles sont indiquées par ici.

 

Lectures conseillées

Dans les oubliettes de la République, de Pierre Carles et Malo Kerfriden (éd. Delcourt)

Georges Ibrahim Abdallah, par le Collectif international pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah (éd. Les presses du réel). Réédition augmentée prévue pour 2027.